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# Akari Takenobu, des fantômes qui résistent
- URL: https://www.artefields.net/akari-takenobu-photographie-dior-fantome/
- Published: 2026-10-25T17:27:55.000Z
- Updated: 2026-10-25T20:06:29.000Z
- Description: À partir de photographies de son corps, Akari Takenobu compose des formes sans visage. Récompensée par le prix Dior, elle cherche à approcher le fantôme. Ses collages gardent une présence charnelle. Que retirent-ils vraiment : la matière, l’anatomie ou l’identité ? Une tension qui demeure irrésolue.
- Author: Thierry Grizard
- Tags: Photographie

Le thème était « Face to Face ». Le 9 juillet 2026, le Prix Dior de la photographie et des arts visuels pour jeunes talents a récompensé des autoportraits sans visage. Pour leur auteure, Akari Takenobu, la rencontre se joue avec l’inconnu. Née au Japon en 1993, formée à la peinture à l’huile à l'université des arts de Tokyo, où elle poursuit un master, elle présentait à Arles sa série *Threshold*. Elle y cherche à se rapprocher d’une existence immatérielle en transformant son propre corps en images. Pourtant, ce qui s’impose au regard reste singulièrement charnel.

## Une chair encore sensible

Dans *Threshold 3*, une large surface claire occupe le haut de la figure. Elle descend vers un renflement dont la partie inférieure s’assombrit. À droite, une forme allongée se termine par un arrondi ; un creux presque noir la sépare de la masse centrale. À gauche, un autre pli marque une articulation dont on ne parvient pas à reconstituer la position. Aucun visage ne permet d’orienter l’ensemble. On croit reconnaître un dos, un membre replié, une portion de torse, puis le raccord interdit de les rapporter à un même corps. Le grain recouvre aussi bien les zones claires que le fond gris. Les passages de lumière suffisent pourtant à suggérer une surface souple, une épaisseur, quelque chose que l’on pourrait toucher.

L’indécision porte sur l’anatomie globale, beaucoup moins sur l'épiderme et sa structure, les membres et ce qui les lie. Nous reconnaissons ceux-ci à des indices locaux : une courbure, un pli, la manière dont une ombre accompagne un volume, la musculature. Ces indices peuvent survivre à la destruction de l’ensemble. Le montage rend la figure impossible sans rendre chacun de ses fragments invraisemblable. Il retire les moyens de reconnaître une personne, tout en conservant ceux de percevoir un corps. 

![Akari Takenobu. Treshold. 2026.](https://storage.ghost.io/c/be/a7/bea7c2f9-4517-494a-8966-44930ac34191/content/images/2026/10/akari-takenobu_treshold_2026.003.webp)

Akari Takenobu. Treshold. 2026.

Une sensualité assez surprenante apparaît à travers ces multiples écarts. Elle ne suppose ni pose offerte ni scène sexuelle. Elle tient à l’attention que sollicitent les surfaces, à la proximité que leur agrandissement impose. La nudité a perdu son organisation habituelle ; elle conserve néanmoins une puissance tactile. Le corps n’est pas exposé dans son fonctionnement intérieur ou sa décomposition. Ce qui demeure sensible est d’abord son enveloppe.

La comparaison avec Hans Bellmer s’impose alors par la méthode de désarticulation et ce qui en résulte. Chez Bellmer, la poupée démembrée et hybridée appartient explicitement à une anatomie du désir : déplacer les membres permet de faire apparaître d’autres combinaisons érotiques, oscillant entre sadisme, voyeurisme et exultation perverse.

Takenobu relève, c'est évident immédiatement, d'un autre registre. Il n'y a dans le démembrement de son corps aucune violence, ni aucune pulsion désirante. L'artiste japonaise manipule les photographies de celui-ci avec distance, presque douceur, dans le seul but, dit-elle, d'approcher le fantôme, l'immatérialité de celui-ci, son occupation des états intermédiaires. En outre, l’auteure et le modèle sont une seule personne, et si l’image produite compromet leur reconnaissance, on est à mille lieues du voyeurisme de Bellmer. Si la sensualité subsiste, c'est sans être annoncée comme le but de l’opération. C’est d'ailleurs là que son travail commence à excéder et contredire quelque peu le commentaire qui l’accompagne.

## Défaire son image

La fabrication de *Threshold* procède par transformations successives. Les photographies sont fragmentées, assemblées, imprimées, copiées, puis reprises par l’appareil. Le passage entre numérique et analogique permet de travailler sur une image déjà transformée. Le résultat conserve une origine corporelle, même lorsque les opérations ont rendu impossible le retour à la silhouette initiale.

Photographier détache une apparence de la personne. Découper défait sa continuité. Recomposer donne une nouvelle organisation à des fragments qui gardent leur précision photographique. Cette autonomie acquise par les morceaux appartient à l’histoire du [photomontage, notamment chez Hannah Höch](https://www.artefields.net/hanna-hoch-dadaisme-collage-intelligence-sensible/). Chez Takenobu, le matériau de départ resserre toutefois l’expérience autour d’une seule existence physique : la sienne. Elle peut multiplier les transformations sans que le corps vivant ait subi aucune de ces atteintes.

Les effets de transparence déplacent encore la perception. Là où la découpe sépare, la superposition permet à plusieurs formes d’occuper une même surface. Une présence semble s’affaiblir sans disparaître. [Francesca Woodman](https://www.artefields.net/francesca-woodman/) offre ici un rapprochement précis : dans certaines de ses photographies, la pose longue enregistre le mouvement et rend le corps partiellement indécis. Elle emploie aussi la double exposition. Son travail ne se laisse donc pas opposer terme à terme au montage de Takenobu. Dans les deux cas, une présence réelle devient difficile à situer dans l’image ; les moyens de produire cette incertitude varient.

![Akari Takenobu. Treshold. 2026.](https://storage.ghost.io/c/be/a7/bea7c2f9-4517-494a-8966-44930ac34191/content/images/2026/10/akari-takenobu_treshold_2026.002.webp)

Akari Takenobu. Treshold. 2026.

Il faut également se méfier de ce que les reproductions font prendre pour des accidents du support. Les œuvres de *Threshold* présentées à OFFSCREEN sont décrites comme des photographies sur papier mat. Une rayure apparente peut être imprimée avec l’image, provenir d’une copie intermédiaire ou appartenir au tirage lui-même. Faute d’indication technique, on ne peut attribuer à l’artiste un travail de griffure ou d’abrasion. La différence importe : une image d’altération et un objet matériellement altéré n’engagent pas la même expérience.

## Se retirer de la fabrication

Takenobu ne souhaite pas seulement modifier son apparence et convoquer des présences immatérielles dénuées d'identité. Elle explique aussi vouloir réduire l’intervention de son jugement en soumettant son travail à un protocole. Le problème se déplace alors de ce qui est représenté vers celui qui décide. À quel moment l’artiste se retire-t-elle d’une fabrication dont elle a elle-même fixé les règles ?

Le protocole peut limiter les décisions prises en cours d’exécution. Il ne supprime pas celles qui l’ont rendu possible. Choisir de photographier son corps, déterminer les transformations autorisées, retenir un résultat pour l’exposer constituent encore des actes d’auteur. Le jugement change de place. Il peut intervenir avant l’opération, puis revenir au moment de sélectionner ce qu’elle a produit. Sans connaître toutes les règles de Takenobu, il serait imprudent d’affirmer qu’elles réalisent l’effacement recherché.

En 1967, Sol LeWitt écrivait que l’idée devient une machine qui fait l’art. Cette proposition éclaire le déplacement de la décision vers la conception de l’œuvre. Elle permet aussi de distinguer plusieurs façons d’attribuer l’origine d’une image. L’automatisme surréaliste sollicite l’inconscient ; la pratique médiumnique invoque une communication spirituelle ; le protocole organise une procédure. Ces modèles ont leurs croisements, mais ils n’attribuent pas la même place à l’auteur.

Takenobu semble se tenir à la lisière de chacune de ces perspectives. Elle parle de sa propre expérience de présences inexplicables, mais veut être oblitérée quoiqu'engagée dans une démarche artistique ; elle procède par méthode dans une veine conceptuelle propre à l'art moderne et postmoderne et voudrait se faire le porte-voix de flux éthériques ; l'inconscient et l'automatisme paraissent exclus dans cette perspective aux fils inextricablement noués, pourtant cette recherche s'enracine dans l'enfance. 

![Akari Takenobu. Treshold. Prix Dior. 2026.](https://storage.ghost.io/c/be/a7/bea7c2f9-4517-494a-8966-44930ac34191/content/images/2026/10/akari-takenobu_treshold_dior_2026.002.webp)

Akari Takenobu. Treshold. Prix Dior. 2026.

À propos du travail médiumnique, [Hilma af Klint](https://www.artefields.net/hilma-af-klint-spirite-abstraction-grand-palais/) considérait certaines de ses œuvres comme issues de messages ou de commandes d’entités spirituelles. Le groupe des Cinq pratiquait l’écriture et le dessin automatiques. 

Chez Takenobu, la fabrication demeure explicite, et la présence spirituelle constitue un horizon de recherche. Elle ne parait pas disposée à porter sous dictée les voix d'un ailleurs invisible.

C'est ainsi que Takenobu rapporte avoir grandi avec la sensation d’une présence dans une maison où elle entendait des bruits inexpliqués. Elle conserve de cette expérience un intérêt pour ce qui échappe à l’identification. Elle parle de pseudo-expérience, accepte de ne pas définir entièrement l’invisible et ne propose pas de preuve du paranormal. Le fantôme peut donc être compris comme une fiction de travail, assez précise pour orienter les opérations sans fixer leur résultat.

Reste que les termes employés recouvrent des réalités différentes. L’infrarouge, qu’elle explore également, appartient à un domaine physique inaccessible à l’œil nu. Une sensation de présence relève d’une expérience. Un esprit constitue une hypothèse sur l’existence. Passer de l’un à l’autre ne va pas de soi. De même, une photographie ne contient pas la chair de son modèle, mais possède son propre support. Cette matérialité n’interdit nullement de représenter l’immatériel. La difficulté de *Threshold* se situe ailleurs : les transformations destinées à éloigner du corps continuent d’en produire la sensation.

## Ce qui demeure du corps

La mort invoquée par Takenobu concerne l’image. La mort est énoncée comme symbolique, pourtant, un effet contraire contrarie le dispositif : ce corps, son corps, le corps d'Akari demeure vivant, tandis que sa représentation peut être découpée et reconstruite sans limite anatomique, sans danger. L'*allégorie* de la mort suffit-elle à invoquer son état de fantôme ? 

 Le détour par *What Remains*, de [Sally Mann](https://www.artefields.net/sally-mann-american-photographer/), donne à cette différence toute sa portée. Une partie du travail de Mann porte sur des corps effectivement soumis à la décomposition. Leur organisation se défait sous l’effet de processus matériels que l’appareil enregistre. La photographie conserve un état de ce qui est en train de disparaître. Il n'y pas de fantôme (une identité sans corps), il n'y a pas de cadavre sublimé, il y a un seulement un organisme rendu aux cycles naturels. 

Chez Takenobu, c’est l’intervention sur les photographies qui produit la disparition figurée. La distinction empêche de confondre la mort d’un organisme avec la suppression des signes permettant de l’identifier. Elle montre aussi pourquoi ses images peuvent rester charnelles : les surfaces ont été enregistrées sur un corps vivant. Le montage les soustrait à leur organisation, sans nécessairement altérer les qualités sensibles, le grain de peau, les attaches et muscles, qui nous les rendent proches. 

Les fantômes sculpturaux de Takenobu sont fort peu éthériques !

![Portrait de Akari Takenobu. Treshold. Prix Dior. 2026.](https://storage.ghost.io/c/be/a7/bea7c2f9-4517-494a-8966-44930ac34191/content/images/2026/10/akari-takenobu_portrait_dior.001-1.webp)

Akari Takenobu. Treshold. Prix Dior. 2026.

[Berlinde De Bruyckere](https://www.artefields.net/berlinde-de-bruyckere-sculpture/) permet d’examiner ce reste corporel autrement. Dans *Liggende I* et *II*, des figures couchées en cire, privées de tête et dotées de membres altérés, conservent des veines et des rides. La peau semble vulnérable jusque dans sa translucidité. La reconnaissance d’une personne est devenue impossible, mais l’apparence du vivant suscite encore une attention, voire un mouvement de sollicitude. Une anatomie défaite peut ainsi renforcer notre relation au corps plutôt que nous en éloigner, elle peut susciter le *souci* de ce *qui est là*.

![Berlinde De Bruyckere, Liggende I, 2011–2012.](https://storage.ghost.io/c/be/a7/bea7c2f9-4517-494a-8966-44930ac34191/content/images/size/w1000/2026/10/berlinde-de-bruyckere_liggende.webp) 

Berlinde De Bruyckere, *Liggende I*, 2011–2012.  
Cire, résine époxy, armature en fer, bois, coton et laine. 134 × 234,5 × 82 cm. 

Les recompositions de Takenobu n’appellent pas la même réception. Leur masse apparente, particulièrement sensible dans *Threshold 3*, leur donne une autonomie sculpturale. Le rapprochement évident avec Henry Moore concerne cette organisation des volumes, des creux et des continuités corporelles, une échelle apparente relevant du monumental. Référence qui rentre en conflit avec le désir de *manifester* l'immatérialité. La figure paraît tenir par sa forme, alors même que nous sommes incapables d’en reconstruire les articulations. Elle peut évoquer une présence étrangère sans donner l’impression de s’évanouir.

La question reste donc celle de l’effet obtenu. Takenobu cherche à réduire la matérialité de son corps et la part de son jugement. Ses images défont plus manifestement la cohérence anatomique et l’identification personnelle. Entre ces opérations et leurs effets, la correspondance demeure incomplète. Le sentiment de présence peut venir de ce qui résiste à la transformation : une surface reconnue comme peau, un volume perçu comme charnel. Le fantôme recherché et le corps encore sensible occupent alors la même image, sans que l’un explique entièrement l’autre.

Takenobu envisage des processus plus complexes et des prolongements dans l’espace, autour de la sculpture comme image. Le passage au volume rendra ce problème plus concret encore. Il faudra regarder ce que ces œuvres feront de la surface, du poids apparent et de la distance au spectateur. Une présence moins identifiable ne sera pas nécessairement moins corporelle. Et, si la chair devient moins sensible, il restera à voir ce qui permet encore de reconnaître une présence, plutôt qu’une forme dont l’origine humaine s’est simplement perdue.

![Akari Takenobu. Uncertain Liminality. Impression 3D. 2026.](https://storage.ghost.io/c/be/a7/bea7c2f9-4517-494a-8966-44930ac34191/content/images/2026/10/akari-takenobi_uncertain-liminality_2026_3D.webp)

Akari Takenobu. Uncertain Liminality. Impression 3D. 2026.

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Note : *Uncertain Liminality*

Avec *Uncertain Liminality*, Takenobu prolonge sa recherche en déplaçant l’expérience de son propre corps vers un espace partagé et anonyme. À partir d’une photographie de bruit infrarouge prise dans un café de Shibuya et de ses métadonnées, elle confie à une IA la construction d’une hypothèse provisoire sur l’état du lieu, puis le repérage des anomalies statistiques qui s’en écartent. Ces écarts sont traduits en images et en sons, ouvrant plusieurs voies sensibles vers ce qui échappe à la perception ordinaire. Le dessaisissement du moi passe ainsi par la délégation d’une partie de l’interprétation à un dispositif dont elle définit toutefois le modèle. L’invisible reste une possibilité à explorer à travers ces traces, sans que l’artiste prétende établir leur origine surnaturelle.

![© Akari Takenobu. Uncertain Liminality. 2026.](https://storage.ghost.io/c/be/a7/bea7c2f9-4517-494a-8966-44930ac34191/content/images/2026/10/akari-takenobi_uncertain-liminality_2026.webp)

© Akari Takenobu. Uncertain Liminality. 2026.

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[Site de l'artiste](https://at-threshold.com/1?ref=artefields.net)  
[Prix Dior](https://prix-dior.luma.org/fr/?ref=artefields.net) 

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