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# Jean-Honoré Fragonard et l'Instant Désiré
- URL: https://www.artefields.net/fragonard-peintre-christies-instant-desire/
- Published: 2026-08-30T13:36:52.000Z
- Updated: 2026-08-30T14:07:28.000Z
- Author: Thierry Grizard
- Tags: Peinture

## Fragonard, peintre de la frivolité ?

Le 23 septembre, Christie’s mettra en vente à Paris *L’Instant désiré*, également intitulé *Les Amants heureux*, de Jean-Honoré Fragonard. La toile, peinte vers 1770, est estimée autour de 2,5 millions d’euros. Une somme qui autorise sans doute quelques égards. La notice lui en accorde beaucoup.

Elle commence par une étreinte, convoque bientôt Psyché, l’âme, la morale, les Lumières et le préromantisme, avant de conclure — deux fois — que « tout Fragonard est là ». La répétition a quelque chose du slogan. Elle dit aussi comment un grand nom finit par fonctionner : non plus seulement comme celui d’un peintre, mais comme une marque qui précède l’objet et fournit son commentaire.

Fragonard ? Le parfum n’est jamais très loin ; sur Google il arrive avant le peintre. La maison fondée à Grasse en 1926 lui doit son nom ; réciproquement, elle a contribué à fixer un imaginaire fait de roses, de poudre, de boudoirs et de sensualité française.  
Christie’s ne force donc pas seul le flacon. Elle puise dans une représentation constituée depuis les Goncourt : Fragonard serait le peintre du désir heureux, de la touche spontanée et d’un monde assez léger pour ne pas voir venir sa fin.

Le problème n’est pas que ce portrait soit entièrement faux. Il est qu’il empêche de regarder ce tableau-ci.

![Jean-Honoré Fragonard Les Hasards heureux de l’escarpolette — détail](https://storage.ghost.io/c/be/a7/bea7c2f9-4517-494a-8966-44930ac34191/content/images/2026/08/fragonard_the_swing.webp)

Jean-Honoré Fragonard **Les Hasards heureux de l’escarpolette* — détail, vers 1767-1768 Huile sur toile, 81 × 64,2 cm Londres, The Wallace Collection, inv. P430 © The Wallace Collection, Londres

## Le catalogue avait déjà tout prévu

Le dossier établi par Christie’s est solidemmenet construit : provenance, expositions, bibliographie, incertitudes anciennes sont soigneusement consignées. C’est au moment de commenter l’image que le tableau commence à disparaître. La machine reconnaît son Fragonard et distribue les attributs attendus : touche « rapide », coups de pinceau « visibles, nerveux », geste devenu « caresse », volupté teintée de mélancolie, puis élévation du désir charnel vers l’âme.

Une formule résume le mécanisme : « La jeune femme s’abandonne dans les bras de son amoureux qui l’emporte. » Elle paraît naturelle parce qu’elle appartient au récit conventionnel de la séduction. L’homme agit ; la femme cède. Il conquiert, elle consent, avec ce qu’il faut de trouble pour que la scène reste galante plutôt que brutale.

Seulement, rien dans le tableau ne raconte cette histoire.

![Jean-Honoré Fragonard (Grasse, 1732 – Paris, 1806) La Servante justifiée, illustration pour les Contes et nouvelles en vers de Jean de La Fontaine](https://storage.ghost.io/c/be/a7/bea7c2f9-4517-494a-8966-44930ac34191/content/images/2026/08/fragonard_servante_justifiee.webp)

Jean-Honoré Fragonard (Grasse, 1732 – Paris, 1806) **La Servante justifiée*, illustration pour les **Contes et nouvelles en vers* de Jean de La Fontaine, vers 1765 Contre-épreuve d’une esquisse à la pierre noire, reprise à la plume et à l’encre brune, lavis de bistre sur papier vergé, 20 × 14,4 cm Paris, Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, **Contes de La Fontaine*, volume I, inv. LDUT 1173(1) Acquis en 1934 sur les arrérages du legs Dutuit © CC0 Paris Musées / Petit Palais

Il n’y a ni porte verrouillée, ni amant dissimulé, ni mari, ni témoin, ni vêtement abandonné à reconstituer comme une preuve. Aucun accessoire ne permet d’organiser un avant et un après. Fragonard a supprimé presque tout ce qui, dans la peinture libertine, transforme le désir en petite intrigue. Même les souvenirs de Titien, de Rubens et de la mythologie antique, repérés depuis longtemps par les historiens, ont perdu leurs attributs. Pas d’Éros, pas de Psyché identifiable : seulement deux jeunes gens sur une couche.

Le tableau contient un mouvement, mais pas une séquence.

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**A voir aussi**

- [Le Pierrot de Watteau, un Bartleby en habit blanc](https://www.artefields.net/watteau-pierrot-bartleby-peinture-xviiie-siecle/)
- [Jean-Baptiste Greuze, peintre de la vertu ?](https://www.artefields.net/jean-baptiste-greuze-art-history/)
- [Les pieds sales de Gustave Courbet](https://www.artefields.net/gustave-courbet-realisme-peinture/)
- [John Singer Sargent : Virtuosité et Scandale](https://www.artefields.net/john-singer-sargent-tradition-modernite/)
- [Suzanne Valadon, une mise à nu sensible et sans concession du corps féminin](https://www.artefields.net/suzanne-valadon-une-mise-a-nu-sensible-du-corps-feminin/)

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## Qui entraîne qui ?

L’homme se penche sur la femme. Il serait facile d’en faire l’origine du mouvement. Mais, à mieux regarder, celui-ci répond à l’élan qu’elle produit. Son bras enlace le cou de son partenaire et le ramène vers son visage. Son buste se soulève, son corps pivote, sa bouche cherche la sienne. Elle ne reçoit pas passivement le baiser : elle attire l’homme dans l’étreinte.

Le catalogue de la grande rétrospective de 1987-1988 parlait déjà de « consentement réciproque ». La formule est plus fidèle que celle de Christie’s, même si elle demeure une interprétation. Nous ne savons rien de ce qui précède. Dire que la femme « cède » suppose une résistance dont l’image ne porte aucune trace. Tout ce que nous voyons est une participation active, peut-être même l’initiative visuelle de la scène.

La femme est d’ailleurs beaucoup plus que le principal nu du tableau. Elle en constitue le nœud. Son dos lumineux porte la grande diagonale ; son bras relie les deux visages ; la torsion de son buste commande la circulation du regard. Sa peau organise le passage entre le blanc du drap, les roses des carnations, le bleu du matelas et les bruns du fond. L’homme, plus sombre et moins distinct, paraît happé par un mouvement dont elle fournit l’impulsion.

![Jean-Honoré Fragonard Portrait de François-Henri, 5e duc d’Harcourt, dit aussi François-Henri, duc d’Harcourt, vers 1770](https://storage.ghost.io/c/be/a7/bea7c2f9-4517-494a-8966-44930ac34191/content/images/2026/08/fragonard_franc--ois-henri_d_harcourt.webp)

Jean-Honoré Fragonard **Portrait de François-Henri, 5e duc d’Harcourt*, dit aussi **François-Henri, duc d’Harcourt*, vers 1770 Huile sur toile, 81 × 65 cm Collection particulière

> *Cette toile appartient aux Figures de fantaisie, portraits costumés « à l’espagnole » dans lesquels la rapidité devient elle-même un spectacle. Des étiquettes anciennes apposées au revers de deux portraits apparentés du Louvre prétendent qu’ils furent peints « en une heure de temps » : durée invérifiable, mais légende significative. Empâtements, coups de brosse et rehauts jetés font ici de la désinvolture une esthétique savante, chargée de traduire tout à la fois la virtuosité du peintre, la vivacité mondaine du modèle et l’éclat fugitif de sa présence.*

Une asymétrie demeure : son corps à elle est offert au spectateur beaucoup plus largement que celui de l’homme. Mais, il faut distinguer l’exposition du nu féminin de la relation entre les personnages. La première répond aux conditions historiques du regard et du marché ; la seconde ne montre aucune domination évidente. Le tableau peut privilégier le corps féminin sans raconter sa soumission.

## Le sfumato sort de ses gonds

Christie’s parle d’un « sfumato rococo ». L’expression n’est pas absurde, mais elle entre en contradiction avec les coups de pinceau nerveux décrits quelques lignes plus tôt. Cette version de *L’Instant désiré* est précisément fondue, légère, vaporeuse. Le catalogue de 1987-1988 la distinguait d’une seconde version autographe, anciennement dans la collection Veil-Picard, plus vigoureuse, plus visiblement esquissée et plus « écrite ».

Sur la toile aujourd’hui mise en vente, la virtuosité ne consiste pas à exhiber la touche. Les contours s’effacent. La jambe devient linge, le linge devient lumière, le torse de l’homme se perd dans le fond. Quelques passages demeurent plus affirmés, les cheveux, les mains, certains plis bleus ou bruns, mais ils ne rompent pas le mouvement général.

C’est là que surgit le paradoxe. Le sfumato sert, selon son usage initial, à fondre les transitions, à unir des éléments hétérogènes, à substituer aux limites une continuité atmosphérique. On l’associe volontiers au calme, à la mesure, parfois à l’indécision posée. Fragonard l’utilise ici pour produire l’inverse. La fusion déstabilise les formes. Elle met en circulation les corps, les étoffes et la lumière. Rien n’est peint avec fougue, virtuosité démonstrative, mais n'en tourbillonne pas moins, et passionnément, charnellement, à la manière d'un Rubens, entre chairs opulentes et drapés virevoltants .

Le tableau est fondu sans être apaisé. Son sfumato est, ici, presque extravagant.

![Jean-Honoré Fragonard (Grasse, 1732 – Paris, 1806) L’Instant désiré ou Les Amants heureux, vers 1770](https://storage.ghost.io/c/be/a7/bea7c2f9-4517-494a-8966-44930ac34191/content/images/2026/08/fragonard_instant_desire_auction_christies.webp)

Jean-Honoré Fragonard (Grasse, 1732 – Paris, 1806) **L’Instant désiré ou Les Amants heureux*, vers 1770 Huile sur toile, 49,5 × 60,5 cm Collection Graziella Patiño de Ortiz Linares, puis par descendance Vente **Graziella Patiño de Ortiz Linares Collection – Evening Sale*, Christie’s Paris, 23 septembre 2026, lot 12 Estimation : 2 500 000–3 500 000 € hors frais Crédit photographique : © Christie’s Images Limited 2026

## Le geste sans la démonstration

Fragonard sait peindre avec une franchise presque insolente. Ses portraits de fantaisie, certaines natures mortes, ses paysages et de nombreux dessins montrent une exécution rapide, large, parfois volontairement spectaculaire. Dans ces œuvres, le geste se lit dans la marque du pinceau.

Ce n’est pas exactement ce qui se passe ici. Le geste ne réside pas dans une succession de touches pour ainsi dire ostentatoires, mais dans ce que le fondu fait subir aux formes. Il passe de la main du peintre à l’organisation entière de la surface. L’étreinte des personnages et la fusion de la peinture deviennent les deux aspects d’un même événement.

On peut y reconnaître, avec toutes les précautions nécessaires, une affinité avec la modernité. Fragonard n’annonce pas les avant-gardes du XXᵉ siècle et ne cherche évidemment pas la « peinture pure ». Le sujet demeure parfaitement lisible et la matière ne s’émancipe jamais de l’érotisme qu’elle représente. Mais, l’œuvre fait sentir que le tableau vaut aussi par l’événement de son exécution. Le plaisir que nous prêtons au peintre — faute de pouvoir le documenter — devient perceptible comme effet de peinture.

L’existence de deux versions rend cette impression plus intéressante encore. Ce qui semble survenir dans l’instant a été repris, comparé, peut-être corrigé. La spontanéité n’est pas le contraire du travail : elle est l’un de ses résultats.

![Jean-Honoré Fragonard (1732–1806) Jeune fille jouant avec un chien, vers 1765–1772 Huile sur toile, 70 × 87 cm.](https://storage.ghost.io/c/be/a7/bea7c2f9-4517-494a-8966-44930ac34191/content/images/2026/08/fragonard_jeune-fille_chien.webp)

Jean-Honoré Fragonard (1732–1806) **Jeune fille jouant avec un chien*, vers 1765–1772 Huile sur toile, 70 × 87 cm.

Au 18ᵉ siècle, en France et ailleurs, dans la mouvance du rococo, la rapidité apparente d'exécution n'est pas un signe d'incomplétude mais, bien au contraire, la marque de la virtuosité de l'artiste, de son génie, et de sa capacité à rendre les passions, le "feu" de la vie, quand bien même serait-elle d'alcôves et de salons policés à l'extrême.

## Tout Fragonard est là — vraiment ?

Le discours de marque transforme les singularités en signes de reconnaissance. Puisque Fragonard est réputé spontané, la touche sera nerveuse même lorsqu’elle se fond. Puisqu’il est le peintre du libertinage, la femme devra s’abandonner. Le prix exige un chef-d’œuvre, l’étreinte physique gagnera l’âme, l’éther et une dignité presque religieuse.

Mais, Fragonard n’a pas besoin de cette promotion. L’admiration commence peut-être au moment où l’on renonce à le sauver de ce qu’il peint. *L’Instant désiré* n’est ni une scène vulgaire qu’il faudrait spiritualiser, ni une simple illustration libertine. C’est une œuvre close, débarrassée de presque tout récit, dans laquelle une femme entraîne l’homme et la peinture autour d’elle.

Le 23 septembre, un acheteur acquerra sans doute un Fragonard. Pour voir le tableau, il faudra oublier la marque quelques minutes.

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[Christie's : Graziella Patiño de Ortiz Linares Collection - Evening sale](https://www.christies.com/en/auction/graziella-pati-o-de-ortiz-linares-collection-evening-sale-31319/?ref=artefields.net) 

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![Jean-Honoré Fragonard La Lettre d’amour, début des années 1770](https://storage.ghost.io/c/be/a7/bea7c2f9-4517-494a-8966-44930ac34191/content/images/2026/08/fragonard_lettre_d_amour.webp)

Jean-Honoré Fragonard **La Lettre d’amour,* début des années 1770 Huile sur toile, 83,2 × 67 cm New York, The Metropolitan Museum of Art, The Jules Bache Collection, 1949, inv. 49.7.49 Image : domaine public / The Metropolitan Museum of Art

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### Fragonard en quelques dates :

**1732-1752 — De Grasse à l’Académie.** Fragonard gagne Paris enfant. Après un bref passage chez Chardin, il entre dans l’atelier de Boucher, qui soutient sa candidature au Prix de Rome. Il le remporte en 1752, lorsque la peinture d’histoire domine la hiérarchie académique.

**1756-1761 — L’Italie.** Pensionnaire de l’Académie de France à Rome, il étudie les maîtres baroques et dessine les jardins de Tivoli avec Hubert Robert.

**1765-1774 — Du Salon au marché privé.** *Corésus et Callirhoé* triomphe au Salon de 1765 et lui vaut d’être agréé par l’Académie. Il ne sera jamais reçu. Il préfère bientôt les collectionneurs privés, plus rémunérateurs et moins contraignants. Suivent *L’Escarpolette*, les portraits de fantaisie et les *Progrès de l’amour*, refusés par Madame du Barry en 1773, tandis que progresse le néoclassicisme.

**1775-1789 — Une production multiple.** Fragonard peint scènes érotiques et familiales, paysages et décors, tout en multipliant dessins et illustrations. Il travaille parfois avec sa belle-sœur Marguerite Gérard.

**1789-1806 — Révolution et effacement.** Réfugié un temps à Grasse, il revient à Paris et participe, grâce à David, à l’organisation du futur Louvre. Son art paraît désormais lié à l’Ancien Régime. Il meurt en 1806, largement oublié.

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