Antony Gormley sculpture contemporaine et corps abstraits
Antony Gormley un des sculpteurs contemporains les plus importants a renouvelé la statuaire faisant du corps humain comme réseau le centre de sa démarche.
Antony Gormley. Le corps comme territoire
Antony Gormley n’a jamais sculpté des hommes. Il sculpte des présences. La nuance n’est pas stylistique — elle est le programme entier d’une œuvre qui aura passé quatre décennies à tenir ensemble des tensions que la modernité avait cru résoudre en les déclarant incompatibles: le figuratif et l’abstrait, le corps singulier et le réseau, la matière dense et la structure filaire, l’objet et l’événement.
Dans le contexte du renouveau de la sculpture contemporaine — ce retour discret mais réel à des questions que l’art conceptuel avait mises en congé —, l’œuvre de Gormley occupe une position inconfortable et précisément pour cela, productive. Il n’est ni du côté de la statuaire restaurée ni du côté de l’installation pure. Il travaille dans la porosité entre les deux.
Le Kouros sans dieu
Le point de départ reste le corps humain. Pas le corps représenté — le corps posé. « Ce dont nous pouvons être sûrs, c’est que nous avons un corps et une conscience. Ce terrain commun de l’incarnation est le point de départ du véhicule de mon art. » La déclaration est presque banale. C’est dans ce qu’elle exclut qu’elle devient opérante.
Les figures de Gormley sont sans visage, sans geste, sans genre marqué — ou plutôt, le genre n’y apparaît qu’comme une fonction anatomique parmi d’autres, jamais comme un signe social. Elles ne racontent rien. Elles ne symbolisent rien au sens iconographique. Elles se tiennent debout, verticales, dans un silence formel qui rappelle immédiatement les Kouroï grecs archaïques — ces blocs dressés qui n’ont jamais été des portraits mais des offrandes, des bornes, des marqueurs de présence dans l’espace et de résistance au temps de l’oubli.

La filiation n’est pas nostalgique. Elle est structurelle. Le Kouros n’avait pas besoin de ressembler à quelqu’un pour remplir sa fonction. La sculpture de Gormley non plus. Ce qui compte, c’est la verticalité dans l’horizontal, le fini dans l’infini, le point d’arrêt dans l’espace traversable. L’autel, au sens littéral: le lieu où quelque chose attend.
Matrices
Gormley parle souvent du « réseau ». Le mot est banal depuis les années 1990 — il ne l’emploie pas dans ce sens-là. Pour lui, il s’agit de quelque chose de plus ancien et de plus précis: l’appartenance du corps humain à des matrices multiples et superposées. La matrice sociale — les autres corps, les relations, le tissu invisible des présences. La matrice tellurique — le sol, la pesanteur, l’inscription dans un lieu précis. La matrice subatomique — la physique des particules, la matière comme champ de relations plutôt que comme substance.
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Cette triple appartenance détermine directement les choix formels. D’un côté, les masses cubiques en fonte, sombres, compactes, qui absorbent la lumière et occupent l’espace avec une densité presque minérale — ce sont les corps pris dans leur gravité sociale et tellurique. De l’autre, les structures filaires, squelettes de fils métalliques qui dessinent un volume sans le fermer, laissent passer le regard et font de la figure un espace autant qu’un objet — ce sont les corps restitués à leur dimension subatomique, réseaux de forces plus que masses de matière.