Maurizio Catellan, la banane comédienne et un dimanche sans fin!

Maurizio Cattelan après plusieurs années d'absence fait, avec une banane, un retour tonitruant sur la scène de l'art contemporain et son marché. Il poursuit son come-back avec un Dimanche... Sans fin !

Maurizio Catellan, la banane comédienne et un dimanche sans fin!
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Pour les plus paresseux un résumé en images ICI.

Mise à jour le 08/11/2025

Maurizio Cattelan et l'insoutenable légèreté du dimanche

Maurizio Cattelan nous concocte un dimanche sans fin au Centre Pompidou-Metz. Entendez par là : une exposition qui transforme le malaise existentiel en expérience muséale. Parce qu'après avoir scotché une banane au mur et vendu le concept 120 000 dollars, il fallait bien trouver un nouveau terrain de jeu. Cette fois, l'Italien s'attaque à ce jour béni des calendriers, ce trou noir hebdomadaire où l'humanité se retrouve face à elle-même, désœuvrée et vaguement nauséeuse.

L'idée est séduisante sur le papier : explorer la "névrose du dimanche", ce moment où l'activité forcenée de la semaine s'arrête brutalement et où nous voilà confrontés au vide, à la finitude, à la perspective d'un après-midi interminable devant un écran de télévision. Sauf que Cattelan n'est pas psychanalyste – fort heureusement – mais provocateur professionnel. Et sa manière d'illustrer l'angoisse dominicale consiste à piocher dans les réserves du Centre Pompidou pour composer un "autoportrait en creux". Comprendre : une rétrospective qui refuse de se nommer ainsi, enrobée dans un concept suffisamment fumeux pour éviter toute accusation de nombrilisme.

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Le dispositif est rodé. Cattelan joue les commissaires d'exposition en invitant ses pairs – Yves Klein, Piero Manzoni, et toute la bande des spécialistes du vide et de l'absurde – pour mieux se mettre en scène au milieu d'eux. Ses propres œuvres (animaux empaillés, figures de cire dans des postures douteuses, sculptures hyperréalistes) agissent comme des "intrus" ou des "commentateurs silencieux". On appréciera l'euphémisme. Car enfin, personne ne s'y trompe : si Cattelan s'entoure de Klein et Manzoni, ce n'est pas par modestie. C'est pour s'inscrire dans une généalogie noble, celle des grands farceurs de l'histoire de l'art qui ont vendu du vent en affirmant que c'était justement là tout le propos.

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La scénographie, nous dit-on, est conçue pour "déstabiliser le visiteur". Traduire : on alterne les œuvres monumentales et minuscules pour forcer le regard à une gymnastique épuisante, on joue sur le vide et le plein dans l'architecture de Shigeru Ban, on cultive le malaise comme d'autres cultivent les bégonias. Le tout saupoudré d'humour noir, cette marque de fabrique cattelanesque qui consiste à faire rire jaune en confrontant le tragique et le ridicule. Un peu comme un dimanche, en somme.

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Reste l'ambiguïté constitutive de l'entreprise. Car si Cattelan dénonce la "dictature du temps libre" – ce dimanche qui n'est plus repos mais menace d'un temps suspendu et gluant – il le fait dans le cadre très confortable d'une grande exposition muséale, sponsorisée, médiatisée, instagrammable à souhait. La critique du spectacle devient spectacle. L'ironie mordante se mord la queue. Et le visiteur, pris entre fascination et agacement, se demande in fine si le vrai malaise ne vient pas de cette posture éternellement cynique où l'artiste est juge et partie, dénonciateur et bénéficiaire du système qu'il prétend railler.

On nous assure que l'exposition est "cynique et tendre", qu'elle porte un "regard désabusé mais empathique" sur nos peurs. Belle formule. Mais l'empathie de Cattelan ressemble furieusement à celle d'un entomologiste observant des insectes sous cloche. Il nous montre nos angoisses dominicales comme on exhibe des specimens curieux, avec cette distance amusée qui caractérise ceux qui ont fait du malaise existentiel un fonds de commerce florissant.

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Au final, "Dimanche sans fin" est moins une méditation sur la condition humaine qu'une nouvelle pirouette d'un artiste qui a compris depuis longtemps que l'art contemporain adore se regarder dans le miroir en faisant semblant d'avoir peur de ce qu'il y voit. L'exposition transforme le musée en "espace de flottement", certes. Mais ce flottement a quelque chose de confortablement installé, de parfaitement maîtrisé.

Cattelan joue le "chef d'orchestre du vide" ? Soit. Mais ce vide-là sent étrangement le plein : plein de références culturelles, plein de second degré, plein de cette assurance blasée qui fait vendre. Le dimanche sans fin de Maurizio Cattelan n'est pas celui de l'angoisse existentielle, c'est celui des vernissages qui s'éternisent, des discours critiques qui tournent en boucle, des provocations qui ne provoquent plus personne.

Ce qui, au fond, est peut-être la définition la plus juste de notre époque : un dimanche perpétuel où même l'ennui est devenu un produit de luxe.


Et la banane...

Depuis la seconde moitié du 19° siècle l’art s’appuie fréquemment sur la polémique pour imposer une nouvelle vision. Si maintenant Gustave Courbet ne nous scandalise plus en apportant dans la peinture le trivial, un réalisme cru qui bouleversait les canons de l’académisme régnant, il fut en son temps un promoteur habile de sa propre renommée au travers du scandale et de la provocation. Les polémiques s’enracinaient néanmoins, la plupart du temps, dans un contexte politique et sociologique.

Maurizio Cattelan. Comedian. 2019.
Maurizio Cattelan. Comedian. 2019.

Depuis l’urinoir ou le porte bouteille de Marcel Duchamp les tempêtes artistiques ne se produisent souvent plus que sur le continent étroit, pour ne pas dire étriqué, du monde de l’art et son marché. L’acte politique se réduit à une dénonciation du marché par l’artiste lui-même qui reste néanmoins confortablement installé en son sein. L’ironie duchampienne et Pop Art fonctionne comme une mises à distance cynique où l’on est juge et partie.

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La tautologie performative qui est dans l’art moderne et contemporain une constante devient donc souvent un efficace moyen de médiatisation. La Banane scotchée au mur, au nom évocateur de « Comedian », « produite » par Maurizio Cattelan en est un magnifique exemple. Si l’artiste visuel italien n’a pas bouleversé le réel, sa perception ou son approche idéologique, il a tout du moins secoué la foire internationale d’art contemporain d’Art Basel Miami.

En effet, le plasticien italien avait le projet, après son nième comeback suivant des adieux sardoniques et une importante rétrospective au Guggenheim en 2011, de créer une banane en bronze ou en résine. Insatisfait du résultat il décide tout simplement d’aller acheter une banane et de l’exposer fixée à même une des cloisons du stand de la galerie Perrotin grâce à du scotch argenté de grande taille. Probable rappel d’ailleurs d’une de ses autres pièces représentant son galeriste du moment enrubanné et accroché au mur du lieu d’exposition.

La galerie française Emmanuel Perrotin qui présente l’œuvre a fait sensation à Miami avec cette pièce de l’artiste, non pour la nouveauté de l’acte, mais en raison du prix de vente fixé à 120 000 dollars et de son achat presque immédiat par la collectionneuse française Sarah Andelman qui est à l’origine du très chic magasin Colette.


On pourrait poursuivre.

Mais quelques images valent mieux que....

Maurizio Cattelan et la banane comédienne
Maurizio Cattelan et la banane comédienne
Maurizio Cattelan et la banane comédienne
Maurizio Cattelan et la banane comédienne

Maurizio Cattelan a été précédé par de nombreux autres artistes, évidement Marcel Duchamp l’initiateur post Dada de l’art tautologique, mais aussi Yves Klein qui en 1958 expose le vide, ainsi que Piero Manzoni avec ses boites de conserve numérotées et signées supposées contenir ses excréments (1961, Merda d’artista), et bien d’autres.

Maurizio Cattelan lui-même en compagnie de Jeff Koons et Damien Hirst ou Paul McCarthy est à l’origine de nombreux scandales fructueux du monde de l’art contemporain, son Jean Paul II assailli par une météorite et son Hitler en enfant dévot (Him, 2001) ont fait date.

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La note supplémentaire qui pimente la dernière provocation du plasticien est le surcroît apporté par l’artiste américain David Datuna qui devant quantité de badauds ravis ou offusqués a dévoré le fruit de l’énonciation de l’art et le second exemplaire d’une série de trois. Acte sacrilège qu’il présente lui-même comme une performance artistique affublée du titre de « Hungry Artist ».

Emmanuel Perrotin ne s’en est pas ému outre mesure en remplaçant immédiatement l’objet de l’art par une banane de réserve et en déclarant dans le journal Artnet qu’“une pièce comme Comedian, si on ne la vend pas, alors elle n’est pas une œuvre d’art”. Joignant l’acte à la parole le marchand d’art consommera à son tour et devant les caméras le fruit de l’art. Ce dernier finira cependant par retirer la pièce du stand de crainte de débordements.

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Cette validation de l’œuvre par le marché est appuyée par les déclarations de la fondatrice du magasin Colette qui précise qu’elle n’accrochera probablement pas au mur la banane, c’est-à-dire l’œuvre elle-même, mais le certificat d’authenticité. L’art n’est plus seulement dans la désignation et énonciation de l’artiste qui proclame que cela est de l’art mais aussi dans la certification marchande que cela en est ou, dans ce cas de figure, en était.

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Le plasticien italien qui s’est retiré puis revenu et encore éloigné du monde de l’art fait donc, après de nombreuses années d’absence, un nouveau très beau retour avec « Comedian » sur la « scène » de l’art contemporain et son marché, notamment après les esclandres de Banksy chez Sotheby’s à Londres ou les productions toujours plus kitsch et sur-médiatisées de Jeff Koons don le bouquet commémoratif du 13 novembre.

Maurizio Catellan porte avec « Comedian » le Pop Art à son acmé et pousse l’art performatif jusqu’à être comestible.

On attend avec impatience la révélation du nom du second acheteur de la banane « cattelanesque » qui a promis d’en faire don à un musée.


Centre Pompidou-Metz

Illustrations : Conception, Artefields | « Fait » par Nano Banana (ne se mange pas, encore en dumping et Ex Statistica)