Paul Cupido, photographe de l’impermanence

Paul Cupido, photographe de l’impermanence
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Paul Cupido est un photographe qui s'inspire du bouddhisme Zen pour tenter de donner à voir un moment d'équilibre au sein de l'impermanence de toute chose.

Photographie, Mu et Memento Mori

Paul Cupido est un photographe néerlandais (né en 1972) qui s’inspire ouvertement du bouddhisme Zen et de ses nombreuses expressions dans l’artisanat, la peinture, le quotidien. L’artiste pratique lui-même la méditation. Paul Cupido dans sa recherche d’un « geste photographique » qui soit empreint de l’esprit Zen, traite ses images non comme des instantanés mais des fragments uniques et fugaces de l’impermanence de toute chose. Il ne s’agit évidemment pas de s’en désoler mais d’y apporter au contraire toute son attention, non pas au sens d’intentionnalité, ce qui ruinerait la démarche, mais d’empathie avec l’équilibre précaire des moments et leurs imperfections intrinsèques.

"The essence of my work really is about the little moments of wonder in life." - Paul Cupido.

"For me, personal experiences are the initial impulses to create. When presenting the work after a period of contemplation, I hope these feelings and emotions become more abstract and universal. In the end it is not about me, not about us, but a deeper universal emotion and connection." - Paul Cupido.

© Paul Cupido.

Les images du photographe néerlandais sont, dans une certaine mesure, l’équivalent des Memento Mori qui soulignent la vanité et l’impermanence du cours des événements. La concordance s’arrête néanmoins à ce simple constat. En effet, le christianisme et son héritage cherche une solution dans un ailleurs et condamne la vie ici-bas ; le bouddhisme Zen (Madhyamaka en Inde, Chan en Chine) poursuit une forme de libération par la recherche de l’immanence au tout, compris comme un grand tissage des interdépendances plus que des contraires. Il s’agit notamment de la notion de Mu hérité du Taoïsme et du bouddhisme indien et chinois, que l’on pourrait très grossièrement traduire comme le vide, la vacuité et par extension la non-existence, la non-intentionnalité, l’immanence. Le plus simple est encore de citer Zhuang Zhou (auteur présumé du Zhuangzi, IVᵉ siècle av. J.-C) :  « Une pièce vide se remplira de lumière de par sa viduité ». C’est sur cette frêle ligne de crête que se positionne Paul Cupido.

Le vide est noir chez Paul Cupido

Pour exprimer la préciosité d’un moment avec ses scories, sa brièveté annoncée, sa mélancolie inhérente, Paul Cupido procède à l’instar des moines zen qui pour méditer s’exerçaient à la calligraphie aux encres monochromes (Zenga). Il s’agissait là de purs exercices spirituels sans aucune finalité pratique ou artistique. Le photographe tente à son tour de faire de la capture un « geste photographique » plus qu’une composition ou un témoignage pour autrui ou visant à documenter. Une forme, en quelque sorte, d'équivalent photographique de l'exercice calligraphique, exécuté sans reprise, ni intention autre que le geste lui-même.  Il est néanmoins évident que Paul Cupido est tout de même plus proche des grands maîtres du shosaizu (peinture à méditer), c’est à dire la peinture au lavis étroitement associée au bouddhisme Zen. Il est convenu de dire que le vide, les blancs, sont essentiels à ce mouvement artistique. Ces interstices, ces lacunes n’en sont précisément pas. Ils lient l’ensemble et orientent le regard. Mais, à l’inverse de la perspective occidentale qui quadrille, distingue et met à l’échelle, les shosaizu invitent à voir l’ensemble, à ne pas être analytique mais synoptique. Il n’y a pas de rapports géométriques mais une forme de synthèse sans vision monoculaire. Paul Cupido réinterpréte à sa manière l’enlacement des éléments par le vide. Le vide chez lui est noir. Les clichés ou haïkus visuels de l’artiste semblent dénués de perspective. Ils s’offrent au regard dans une vision plane, holistique, où figure le plus souvent un personnage, un vivant au sein des éléments de la nature, plutôt que la Nature érigée en objet d’appropriation de l’Homme. Le tissage entre paysage, la figure, et le temps est complet. Il se maintient un bref instant au sein du noir, qui n’est pas pour autant perçu comme une obscurité menaçante. Ces noirs, qui ne sont pas des pénombres, des gouffres d’angoisse, rappellent davantage un monde foetal. La vacuité, les vides ici tiennent ensemble, ils accueillent. Ils abritent.

© Paul Cupido.

Singulariser et fragiliser l’image photographique

Le vide n’est pas rien. La vacuité est comme un « laisser être » qui assemble les choses et les êtres. En sachant, d’autant plus, que dans la culture japonaise, qui inspire Paul Cupido, il n’existe pas de séparation stricte entre les objets considérés en occident comme inanimés et ce qui est animé. Le cours de l’impermanence, de l’entrelacs des événements et des êtres, est total. Elle se manifeste dans les moindres détails. Ce sentiment a été conceptualisé dans la culture japonaise sous le terme de wabi-sabi qui traduit la sensation d’humilité mélancolique et apaisante devant le spectacle d’objets modestes, irréguliers, marqués par le temps.

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