Entraînement physique & sport au Moyen Âge
Les grands événements sportifs captivent les masses et l'imaginaire collectif, évoquant non seulement l'Antiquité mais aussi le Moyen Âge, rappelant l'héritage des Jeux Olympiques et des tournois médiévaux.

Exercices physiques & sport au Moyen Age (Physical training in the Middle Ages)
À l’heure où les grands évènements sportifs prennent une place centrale dans les mass medias séduisant les spectateurs aussi bien en temps réel, à partir leurs tribunes, qu’en images capturées sur leurs écrans, l’imaginaire nous renvoie non seulement à l’Antiquité, mais encore au passé médiéval.
Les sociétés occidentales ont fait des activités physiques des référents qui imprègnent aujourd’hui toutes les sphères de la vie. L’histoire du sport pratiquée dans la longue durée, depuis le XIXe siècle, avec l’accent mis sur les sept critères permettant de qualifier ce phénomène – le sécularisme, l’égalité des chances, la spécialisation, la rationalisation des pratiques, la bureaucratisation, la qualification des performances et la quête des records, le Moyen Âge disposait aussi d’un large éventail d’animations ou d’exercices sportifs auxquels toutes les couches de la population pouvaient participer. Mais, il existait alors des sports réservés à une élite guerrière.
At a time when major sporting events are taking center stage in the mass media, seducing spectators both in real time, from the stands, and in images captured on their screens, the imaginary takes us back not only to antiquity, but also to the medieval past. Western societies have turned physical activity into a reference point that today permeates every sphere of life. The history of sport over the long term, since the 19th century, with its emphasis on the seven criteria that qualify this phenomenon – secularism, equality of opportunity, specialization, rationalization of practices, bureaucratization, qualification of performances and the quest for records – the Middle Ages also had a wide range of sporting activities or exercises in which all strata of the population could take part. But there was one sport reserved for a warrior elite.
En l’absence de modèles antiques viables, le sport a évolué au Moyen Âge vers deux formes distinctes, divisées par classe. Les aristocrates, hommes et femmes, chassaient (1) et les chevaliers s’adonnaient à la joute et aux tournois (2), transformant des modes de guerre de plus en plus obsolètes en un brillant spectacle. Dans le même temps, des sports plus simples permettaient de se distraire des conditions dangereusement instables de la vie quotidienne. La course, le saut, la lutte et de nombreux jeux de balle – football, cricket, baseball, golf et tennis – ont connu des débuts souvent violents à cette époque.

(1) Livre d’heures de Marguerite d’Orléans. La Sainte Trinité. France, Paris, c. 1430,
Paris, BnF, Département des manuscrits, Latin 1156B, folio 163.
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(2) Livre de Lancelot du Lac. Tournoi de Camelot. Roman du XIIIe siècle, manuscrit copié à Paris au début du 15e siècle. BnF, Manuscrits, Français 119 fol. 474.
Les manuscrits enluminés et d’autres témoignages aussi bien picturaux que textuels (à caractère tantôt littéraire, tantôt administratif, ou comme des sources historiques d’archives) affirment que toutes les couches de la société médiévale pratiquaient diverses activités physiques, c’est-à-dire les activités dont l’objectif n’est pas la production d’objets matériels ou de bénéfices économiques directs. Ils sont pratiquées avec une intensité qui, aux yeux des autorités laïques ou religieuses, a exigé à plusieurs reprises qu’elles soient interdites ou réglementées d’une autre manière. Mais ces jeux méritent-ils le label sport ?
Si les historiens cherchent toujours à savoir s’il faut parler de sports ou des loisirs avant le XIXe siècle, et même si c’est la société contemporaine qui ont inventé les sports au sens moderne du terme, on ne peut passer sous silence ni ses racines antiques, nous ramenant dans le Péloponnèse d’il y a 3000 ans environ, ni les pratiques médiévales comme marqueurs culturels révélant la diversité des formes d’exercices physiques tout au long de l’histoire. C’est pourquoi les sports et les loisirs doivent être juxtaposés, car ils relèvent des mêmes dynamiques et mettent en scène ces marqueurs socioculturels.
Tir à l’arc – la chasse comme une activité sportive
La chasse représentait tout d’abord pour les hommes un moyen de se nourrir et de se vêtir, de même que de protéger leurs récoltes et le bétail contre les prédateurs. Elle était toutefois imprégnée de nombreuses significations relevant de la pensée médiévale. Comme un divertissement, la chasse fut pratiquée par tous les groupes sociaux, en permettant aux hommes de se maintenir en forme, étant considérée comme entraînement au combat, pendant ces temps de guerre où chacun devait savoir se battre. Par ailleurs, la chasse fut le lieu d’une véritable compétition entre chasseurs, laquelle s’opérait selon les codes bien précis. La raison en est qu’un discours moral, impliquant des idées d’alors, fut appliqué à une telle activité. Car celui qui chassait assurait son salut, la chasse était considérée comme une source de plaisirs, ainsi qu’un remède contre l’oisiveté, mère de tous les vices. De ce fait, on voit se répandre, un peu partout, à partir du XIIIe siècle, des manuels de chasse, comme le livre de Gaston Phébus (dicté à un copiste de 1387 à 1389, édité vers 1507). Ainsi, la chasse au cerf est valorisée à l’époque médiévale, contrairement à l’Antiquité où elle était plutôt méprisée. Pour les ecclésiastiques, la chasse au cerf était moins sauvage que, par exemple, celle du sanglier et de l’ours (3). Elle n’entraînait les hommes ni dans un état de transe, ni dans une rage comme lors d’autres combats avec des animaux sauvages.

(3). Livre du roi Modus et de la reine Ratio. Chasse aux cerfs. France, Paris, 1379.
BnF, Département des manuscrits, Français 12399, fol. 38r.Le tir à l’arc, déjà connu chez les Grecs, se répand en Europe au XVe siècle, sous le nom de tir au « papegay » ou perroquet. Le tir sous sa forme actuelle remonte à différentes traditions historiques. L’une de ses racines se trouve certainement dans la « Landfolge » médiévale, c’est-à-dire la convocation de tous les hommes en âge de porter les armes pour la défense du pays. À l’époque des querelles médiévales, une telle défense rurale était tout à fait efficace si elle était opérationnelle et entraînée au maniement des armes. Pour ce faire, les hommes et leurs armes étaient régulièrement contrôlés et des exercices de combat occasionnels étaient organisés (4).
(4) Entraînement des archers gallois. British Library, Le Psautier de Luttrell, Add MS 42130, fol. 147v, XIVe siècle.

(4) Entraînement des archers gallois. British Library, Le Psautier de Luttrell, Add MS 42130, fol. 147v, XIVe siècle.
Si ces derniers étaient préparés sous forme de concours de tir ou de tirs de prix, la motivation des participants s’en trouvait certainement renforcée. C’est sans doute là que se trouve l’origine du futur tir royal – le jeu consistait, pour les archers qui y étaient autorisés, à tirer sur une cible, un oiseau en bois peint de couleurs vives que l’on appelait « perroquet », accroché en haut d’un mât, d’une longue perche, à la cime d’un arbre ou au sommet d’une tour, ou bien encore dans les douves des châteaux et les fossés des remparts (5).

(5) Le tir au Moyen Âge : « Tirer sur le perroquet ».
Jeux de balle
Le Moyen Âge jouait à la soule. Dès le XIIe siècle, les Français, et plus particulièrement les Bretons et les Normands pratiquaient un jeu appelé la choule (savate, melle, barette selon les régions), le mot vient du mot celte « seault » signifiant le soleil (6). Ce jeu se pratiquait lors de fêtes telles que Pâques, ou Mardi gras : deux équipes s’opposaient, les mariés contre les célibataires d’une même commune, ou les jeunes d’une ville contre ceux d’un village. Le jeu consistait à conquérir la boule d’or, la soule, lancée en l’air par un notable ou une jeune fille et de la rapporter en un lieu (le but) qui pouvait être un quartier, le porche d’une église, une mare ou encore un autre endroit. Les deux équipes lançaient la soule au pied, la poussaient, la portaient en courant, se l’arrachaient. Ce jeu très populaire alors était suivi avec enthousiasme par les habitants qui encourageaient leurs champions par des cris et des chants. En France et en Angleterre, les cours furent à leur tour contaminées par ce jeu mouvementé. Le roi Henri II d’Angleterre en étant devenu un ardant partisan, il organisait des parties où chaque équipe s’habillait de tenues distinctes. Les variétés anglaises de la soule se nomment « foeth-ball » ou « hurling over country » et « knappan » en Cornouailles et au pays de Galles.

(6) Recueil des histoires de Troyes de Raoul Lefèvre. Hercule participant aux Jeux. Flandres, Bruges 1468-1472. BnF, département des Manuscrits. Français 59, fol. 111v.
Le rôle de l’Italie dans l’histoire du football a été aussi important. À Florance, Sienne, Rome, on jouait au « calcio fiorentino ». Ce jeu aux règles plus strictes séduisait les princes. Il était plus organisé et plus civilisé que la soule ou le « foeth-ball ». Ainsi, on a installé, le long des murs du Vatican, autour d’un espace peu étendu délimité par deux lignes, des gardiens pour le peuple et des loges pour la noblesse. Les deux équipes, composées de vingt-sept joueurs répartis en trois rangées, tentaient de marquer le plus de points possible en faisant passer le ballon entre ce qui ressemble à des poteaux de rugby.
Tournoi
Pour les jeux d’exercices physiques, qui attirent notre attention, leurs codifications variaient, en évoluant entre le Moyen Âge et la Renaissance. Les jeux de la quintaine (7) ou de la course de bague nous sont parfaitement connus quant aux règles qui présidaient à leur déroulement. Les courses de bagues à cheval étaient un grand honneur, et constituaient l’un des divertissements pendant les tournois. Au cours de ce jeu équestre, des cavaliers armés de lances essayaient d’enfiler ou d’enlever des anneaux suspendus à un bâton. Apparu autour du XIe siècle, le tournoi s’apparente à une simple répétition générale de la bataille : des cavaliers munis de lances s’affrontent en assauts collectifs dans l’espoir de capturer hommes et chevaux pour ensuite les rançonner. Assez primaire dans sa forme, le tournoi a évolué vers la joute, opposition individuelle entre deux combattants identifiés par leurs armoiries (8).

(7) Lancelot s’exerce à la quintaine. MS.805 (Morgan library New York).
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(8) Historia Major de Matthieu Paris. Cambridge, Bibliothèque du Corpus Christi College, vol. 2, MS 16, fol. 88r.
Natation
La natation était pratiquée généralement en groupe. On voit souvent de joyeuses troupes de jeunes qui nagent et s’ébattent ensemble. Les plus hardis enseignaient l’art de la nage aux moins habiles. Il s’agit d’ailleurs d’un motif récurrent des enluminures médiévales. Le « professeur » s’attache d’abord à faire prendre une position correcte à l’« élève », puis il le guide en lui soutenant la tête hors de l’eau. Une fois en confiance, l’apprenti nageur doit apprendre les différents mouvements (9). Les nageurs isolés sont plus rares, mais ils ne sont pas absents. La natation n’était pourtant pas le seul plaisir lié à l’eau, car il existait d’autres activités nautiques. Les joutes nautiques constituaient d’ailleurs un équivalent populaire des tournois chevaleresques (10).

(9) Jeunes gens apprenant à nager dans les fossés d’une ville. Belgique, Bruges, XVe siècle. BnF, bibliothèque de l’Arsenal, manuscrit 5070.
Au Moyen Âge, les joutes étaient un sport très répandu. Lors d’une joute, deux adversaires montaient à cheval et s'affrontaient à l'aide de lances. Une lance médiévale était généralement une lance en bois munie d'une pointe métallique à son extrémité. Lorsque l'on parle de sport médiéval, la plupart des gens ignorent l'existence des joutes nautiques. Lorsqu’on a demandé aux gens de décrire les joutes nautiques, ils ont simplement supposé qu'il s’agît de joutes normales, mais dans l’eau. Or, cette hypothèse est erronée. Alors que les joutes se déroulaient dans la cour d’un château, les joutes aquatiques avaient lieu dans les rivières. Au lieu d’utiliser des chevaux, les participants aux joutes aquatiques se plaçaient près de la proue d’un bateau et utilisaient une longue perche pour tenter de renverser un adversaire dans un bateau qui arrivait en sens inverse.
(10) Joute nautique. Oxford, Bodleian Library MS Bodley 264.

(10) Joute nautique. Oxford, Bodleian Library MS Bodley 264.
Pour un « homo ludens » médiéval les jeux ne se limitaient donc pas à un aspect ludique, mais s’appuyaient sur un système de règles à suivre évoluant dès l’époque classique jusqu’au crépuscule du Moyen Âge au début du XVIe siècle. Il en était ainsi des traités d’Échecs moralisés, ou des jeux de dés, où l’on peut bâtir une typologie des différents jeux pratiqués. Les règles des jeux de cartes, lesquels n’apparaissent qu’à la fin du XIVe siècle, nous sont encore peu connues.

Femmes et hommes lors d’une épreuve de course à pied dans le cadre de la fête de tir d’Augsbourg en 1509, illustration vers 1570