Quand le XVIIIe Siècle a Inventé l'Animal de Compagnie

Au XVIIIe siècle, l'animal de compagnie devient un phénomène social. Entre portraits canins commandés par l'aristocratie et singes habillés en valets, la frontière entre affection et spectacle s'estompe.

Jean-Baptiste Greuze

Si vous pensiez que l’anthropomorphisme de nos amis à quatre pattes est une invention des millénials gavés de réseaux sociaux et de comptes Instagram dédiés aux chihuahuas de stars, il est temps de réviser vos classiques. Bien avant que Paris Hilton ne glisse un chien dans son sac à main, la Marquise de Pompadour avait déjà érigé l'animal de compagnie au rang d'accessoire de mode indispensable.

Il fut un temps où le chien gardait le troupeau et le chat chassait le rongeur. Une époque pragmatique où l'animal avait une fonction, un métier, une utilité brute. Et puis, le Siècle des Lumières est arrivé, apportant avec lui l'ennui aristocratique, le raffinement extrême et cette nouvelle vertu à la mode qu'est la Sensibilité.

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Soudainement, la bête quitte l’écurie pour investir le boudoir. Elle grimpe sur les genoux, s'installe dans les lits à baldaquin et se pare de rubans de soie. Au XVIIIe siècle, on ne dresse plus l'animal, on le « chignole », on le poudre et, surtout, on s'en sert pour briller en société. Plongée dans une époque où le Carlin a détrôné le courtisan, et où l'amour des bêtes cachait souvent l'amour de soi.

L'avènement du Carlin

Dans les salons poudrés de Louis XV, une règle esthétique tacite prévaut : le contraste. Pour qu'une femme paraisse d'une beauté diaphane et d'une délicatesse exquise, rien de tel que de lui adjoindre une créature à la physionomie... contrariée.

François Boucher. Jeune femme avec carlin. 1740.
François Boucher. Jeune femme avec carlin. 1740.

C'est ainsi que le Carlin — ou « Mops » pour les intimes — devient la star absolue du siècle. Avec son nez écrasé, ses yeux globuleux et son souffle court, il est l'antithèse de la grâce rococo. Et c'est précisément pour cela qu'on l'adore. Posé sur les genoux d'une duchesse, ce petit molosse de poche agit comme un révélateur de beauté : plus il est grotesque, plus sa maîtresse semble divine par comparaison.

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Mais le Carlin n'est pas qu'un faire-valoir esthétique, c'est un marqueur social. On ne le promène pas, on l'arbore. L'animal devient une extension de la toilette. Il est de bon ton, avant de se rendre à un souper fin ou à une lecture philosophique, d'assortir le ruban de satin du chien à la couleur de sa propre robe. Le chien devient un « bijou vivant », un accessoire de luxe que l'on caresse distraitement tout en écoutant les derniers potins de la Cour. Jamais, dans l'histoire de l'humanité, le chien n'avait été aussi inutile, et donc aussi indispensable.

L'écureuil volant et la singerie de salon

Pourtant, l'aristocratie est une bête changeante qui se lasse vite. Le chien, aussi poudré soit-il, manque parfois d'exotisme pour combler l'ennui abyssal des journées à Versailles. Il faut de l'inédit, du mouvement, du frisson.

Les voies sinueuses de la vertu chez Greuze
Greuze peint la vertu bourgeoise au XVIIIe siècle. Ses tableaux moralisateurs mettent en scène des jeunes filles entre innocence et sensualité. L’ambiguïté traverse son œuvre : la vertu affichée côtoie une théâtralité trouble. Diderot chantre de la vertu bourgeoise admire puis se détourne.

C’est alors que l'on voit apparaître, accrochés aux corsages des dames, d'étranges petits captifs : les écureuils volants. Appréciés pour leur vivacité et leur panache, ils sont retenus par de fines chaînettes en or, souvent reliées directement à une bague au doigt de leur propriétaire. L'image est charmante en peinture, mais elle traduit une réalité plus cruelle : celle de l'animal-jouet, réduit à un bibelot animé dont les sauts imprévisibles divertissent la galerie entre deux menuets.

François Boucher (anciennement attribué à Fragonard). Le Chien savant.
François Boucher (anciennement attribué à Fragonard). Le Chien savant.

Pour ceux qui trouvent le rongeur trop rustique, le summum du chic reste le singe. Ouistitis et macaques envahissent les intérieurs cossus. Mais attention, pas question de les laisser à l'état de nature. Le singe doit être le miroir de l'homme. On l'habille. On lui confectionne des habits de petit marquis, de cardinal ou de magistrat.

C'est la grande mode des « Singeries » dans l'art, popularisée par des peintres comme Christophe Huet. On rit de voir ces petits primates imiter les travers humains, jouer aux cartes ou prendre le thé. Mais derrière le rire se cache une ironie mordante : en grimant le singe en homme, l'aristocratie du XVIIIe siècle rit peut-être, sans s'en rendre compte, de sa propre vacuité. Ces animaux costumés qui s'agitent sans but sont-ils si différents de leurs maîtres ?

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Si l'animal est un accessoire visuel, il a aussi, plus prosaïquement, une fonction thermique. Car il fait froid dans les grands châteaux français. Les cheminées monumentales fument beaucoup mais chauffent peu, et les courants d'air sont légion dans les galeries des glaces.