10 min read

Luc Tuymans, peinture et soustraction

Luc Tuymans pratique la peinture comme une oscillation entre dissipation et révélation du visible, son art s'efforce de figurer l'ineffable.
Luc Tuymans, peinture et soustraction

Luc Tuymans, une peinture réductive

Peinture cinématographique

Luc Tuymans se définit davantage comme un artiste visuel qu’un peintre, il se consacra d’ailleurs entre 1981 et 1985 à la réalisation de films pour revenir finalement à la peinture, qu’il pratique comme l’aboutissement d’une réflexion et une maturation visuelle plus ou moins longue. Le médium pictural l’intéresse comme moyen d’exécution aux spécificités propres à répondre aux questions posées par l’histoire et son récit ainsi que l’image en tant que figuration. La peinture comme « art » n’est pas pour le plasticien belge une finalité en soi.

luc-tuymans_painting_david-zwirner
© Luc Tuymans.

Entre Luc Tuymans et Gerhard Richter (voir nos articles) ils existent de nombreuses corrélations qui soulignent le rapport étroit de leurs peintures avec l’image photographique ou cinématographique. Le rapport à la photographie chez Gerhard Richter peut, pour partie, se définir comme une subjugation volontaire recherchant une distanciation objective de la peinture relativement à la narration figurative. Gerhard Richter veut pouvoir faire de la figuration « abstraite » qui ne s’intéresse pas au sujet et au motif mais à la surface de représentation en l’occurrence le plan pictural.

Chez Tuymans on discerne la même volonté de faire de la figuration « conceptuelle » et minimale en utilisant notamment la puissance paradoxale d’abstraction de la photographie et de la narration cinématographique. Luc Tuymans se livre à une figuration, c’est à dire une reproduction du visible, qui dans un même mouvement reproduit le visible tout en se dérobant. A l’image d’un autre grand peintre belge : Michaël Borremans, Luc Tuymans cultive l’idée de la toile comme nœud pictural suspendant le discours en le provoquant. La ressemblance s’arrête néanmoins là. En effet, Michaël Borremans développe dans sa peinture un aspect scénique et théâtral s’appuyant sur des prises de vues photographiques, alors que Luc Tuymans ne met rien en scène, il n’imagine pas, ne compose pas, bien au contraire, il se saisit d’images existantes qu’il dissèque dans une aperception cinématographique où l’essentiel de ce qui est représenté se situe avant ou après un acte de fulguration, lié le plus souvent à la violence.

D’autre part l’artiste visuel anversois s’approprie l’image pour ses qualités non composées picturalement exactement comme Gerhard Richter. L’un et l’autre ne retiennent que des photographies avec le minimum de qualités formelles. Mais alors que le peintre allemand tente d’évacuer le pathos, la subjectivité et toute forme de récit, Luc Tuymans en appel à l’histoire, grande ou petite. Le moment visuel rendu picturalement et extirpé du flux des images s’inscrit, le plus souvent, dans un récit plus ample dont le peintre ne nous donne les clés qu’à travers un éventuel commentaire, sans lequel dans la plupart des cas il est impossible d’identifier ses « abstractions narratives » qui se résument à un plan elliptique quasi cinématographique de l’histoire (la « fable » du « monde » (umwelt)).

luc-tuymans_painting_david-zwirner
© Luc Tuymans, « Issei Sagawa », 2014, huile sur toile 74,3 × 81,9 cm. Tate.

La suite de cet article est réservé aux abonnés Premium et standard