Corbusier, c'est beau ! C'est terrifiant ! Kiefer, c'est…

Retour caustique sur l'exposition Anselm Kiefer au couvent de La Tourette, en 2019. Une visite peu habillée, une crypte interdite, un catalogue oublié, une admiration intacte pour Le Corbusier.

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Corbusier, c'est beau ! C'est terrifiant ! Kiefer, c'est…

J'ai revu la villa La Roche cet été. C'est elle qui m'a renvoyée à La Tourette.

On croit visiter un objet, on visite en réalité l'idée qu'on s'en est faite, la déception ou l'enchantement porte donc moins sur la chose que sur l'écart.

Square du Docteur-Blanche, dans ce fond de raquette où le XVIe arrondissement fait semblant d'être une villégiature, la rampe monte toujours avec la même insolence, la lumière tombe toujours dans le hall comme dans un puits domestiqué, et l'on se dit qu'un homme capable de cela ne peut pas être entièrement mauvais. Puis, on relit deux pages de sa prose urbaniste et l'on se ravise.

C'est le problème permanent avec Le Corbusier : il faut décider chaque matin si l'on est du côté du regard ou du côté du programme. Je n'ai jamais réussi à trancher plus de quarante-huit heures d'affilée.

À l'automne 2019, donc, la Biennale de Lyon battait son plein et les frères dominicains d'Éveux-sur-l'Arbresle avaient invité Anselm Kiefer à déposer une trentaine de pièces chez eux.

Le prétexte était si beau, presque romanesque. En 1966, un étudiant en droit de vingt et un ans, nommé Kiefer, était venu passer quelques semaines en retraite dans ce couvent, et il en était reparti peintre. On aime ces récits de conversion, ils rassurent le milieu sur sa propre importance. J'y suis allée avec l'idée d'un pèlerinage double et l'assurance tranquille de celle qui a lu le communiqué de presse.

Une tenue qui n'était pas prévue au programme

Je suis arrivée vêtue pour un octobre imaginaire, un octobre de photographie de mode : une robe longue et fluide, très légère, un gilet inutile, des sandales. Le ciel lyonnais, lui, avait opté pour le gris minéral et un vent qui remontait la colline avec obstination.

Et, le béton ! On l'oublie toujours, ne restitue rien. Il prend votre chaleur, ne vous la rend jamais. J'ai frissonné durant deux heures et quarante minutes, ce qui, dans un bâtiment consacré à l'ascèse, relève presque de la communion.

Le frère qui m'accompagnait a eu l'élégance de ne rien remarquer. Une élégance si appuyée qu'elle constituait à elle seule un commentaire.

Le tissu était fin, la lumière rasante, et j'ai passé la visite dans une conscience aiguë de ma silhouette post-hippie, déplacée, franchement inconvenante. Probablement! J'ai fini par m'en amuser.

Il y avait quelque chose de juste à traverser cette machine à discipliner les corps en tenue de femme frivole et étourdie. Si l'on me permet une méchanceté, il n'était pas désagréable d'opposer un peu de chair frileuse et insouciante à une œuvre qui ne connaît que le plomb, la cendre et la paille brûlée.

L'usine à moines et ses miracles

Il faut rappeler d'où vient ce lieu, ce couvent de la Tourette.

Au début des années cinquante, le père Marie-Alain Couturier, dominicain de la revue L'Art sacré, entreprend de rendre à l'Église les artistes qu'elle avait perdus, ou plus exactement congédiés.

C'est lui qui obtient Matisse à Vence, lui qui, en 1953, va chercher Le Corbusier — mécréant notoire, ce qui ne le dérangeait aucunement — pour bâtir un couvent d'études destiné aux jeunes frères. Le chantier occupe la fin de la décennie, l'édifice est livré au tournant de 1960. Ronchamp venait de démontrer que l'homme du Modulor savait aussi faire chanter une coque de béton ; on attendait la suite.

La suite, vue depuis le chemin d'accès, ressemble à un long parallélépipède posé sur pilotis, dont deux étages de cellules percent la façade d'une trame implacable. C'est là que ma fascination se retourne. Cent chambres de deux mètres vingt-six sous plafond, chacune avec sa loggia, chacune identique, chacune calculée au centimètre pour la mesure d'un homme moyen que personne n'a jamais rencontré. Vu du pré, c'est superbe. Vu de plus près, c'est un plan de détention pensé par quelqu'un qui aimait sincèrement l'humanité en général.

La grande ironie, c'est que ces cellules n'ont presque jamais servi : la crise des vocations et l'après-68 ont vidé l'usine à moines quelques années après sa mise en service. L'ordre parfait a été sauvé par le désordre du siècle. On lui doit une fière chandelle.

Puis, il y a l'autre versant, celui pour lequel on revient.

La cour intérieure où les géométries se bousculent avec une agressivité de tableau. Les ondulatoires, ces pans de verre aux rythmes irréguliers dessinés par un jeune ingénieur grec, Iannis Xenakis, qui composait Metastaseis de la main gauche et calculait des trames de béton de la main droite.

Le seul endroit au monde où l'on peut voir de la musique sérielle tenue debout par du ciment.

L'église nue, verticale, absurdement haute. Et, dessous, la crypte et ses canons à lumière peints de couleurs primaires, qui font descendre le rouge, le bleu et le jaune sur des autels étagés comme sur une partition.

La crypte, je ne l'ai pas vue. On me l'a refusée pour raison liturgique, avec un sourire. C'était la partie que j'étais venue chercher, et je note pour l'histoire qu'on ne m'a pas non plus offert le catalogue, alors que la maison en avait deux piles. La générosité, chez les "mendiants", serait-elle une vertu théorique ?

Kiefer, ou le décorateur de la fin des temps

Quant à l'exposition. Des tournesols de plomb jaillissant d'un amas de gravats derrière l'autel, une Danaé fécondée par le Livre, des vitrines-reliquaires où voisinent un cœur, une omoplate, un œuf, une maquette de tours babéliennes soutenues par des femmes sans tête coiffées de livres empilés, et trois saintes décapitées en robe de mariée sur les terrasses. Tout cela est très bien fait. Tout cela est très, très fort.

Tout cela pèse une tonne et vous prend par le col dès le premier mètre.

Je me souvenais, en marchant, d'une remarque de Gerhard Richter à propos de son cadet : que ces grandes machines relevaient moins de la peinture que de la décoration de théâtre, surchargée, opératique.

C'est injuste, c'est assez juste.

Kiefer ne suggère jamais, il proclame ; il n'a pas d'atmosphère, il a des effets de scène.

Dans l'église de Le Corbusier, qui obtient l'infini avec un mur blanc et une meurtrière, l'accumulation germanique paraissait soudain vouloir démontrer quelque chose que le bâtiment savait déjà.

En somme, Wagner invité chez Webern.

Le paradoxe, je le concède volontiers, c'est que les petites pièces m'ont touchée. Les vitrines des salles de cours, littérales, presque naïves, boîtes à idées d'un homme qui pense en cherchant, valaient mieux que les grands ouvrages.

Il faudrait un jour oser une rétrospective Kiefer format A4.

Je suis repartie glacée, sans catalogue, sans crypte, et enchantée. Corbusier, c'est beau, c'est terrifiant.

Kiefer, c'est bruyant.


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