Le cubisme, Gertrude Stein et l'ogre Picasso
Entre 1905 et 1946, Gertrude Stein et Pablo Picasso ont entretenu une relation intellectuelle et artistique majeure. Stein a accompagné l'émergence du cubisme et a contribué à construire le mythe Picasso.
« Dans l'art d'aujourd'hui, il y a deux génies : vous pour la peinture et moi pour la littérature. » Gertrude Stein s'adressait ainsi à Picasso au 27 rue de Fleurus, quelque part entre 1910 et 1912. La sentence avait le mérite de la clarté. Stein ne pratiquait pas la fausse modestie, Picasso non plus. Mais ce qui se jouait dans cette phrase dépassait l'anecdote mondaine.
C'était l'acte de naissance d'une alliance stratégique entre deux appétits hégémoniques. L'histoire du cubisme, telle qu'elle s'est écrite et fossilisée dans les manuels, porte la trace de cette entente.
Le cubisme est né d'une collaboration. Il est devenu le fait d'un seul homme. Cette transformation n'a rien de mystérieux. Elle procède d'un ensemble de mécanismes sociaux, économiques et narratifs dont Gertrude Stein a été l'agent principal. Picasso n'a pas « volé » le cubisme à Georges Braque. Il l'a absorbé, digéré, puis revendiqué comme sien avec une aisance qui doit beaucoup au soutien financier, critique et littéraire de la richissime Américaine. L'ogre n'aurait pas eu autant d'appétit sans la cuisinière.

La cordée brisée
Le cubisme commence en 1907, au Bateau-Lavoir, dans l'atelier de Picasso. Les Demoiselles d'Avignon sont achevées cette année-là. Le tableau provoque, dérange, fascine. Mais il n'est pas encore le cubisme. C'est un coup de force esthétique, une violence formelle qui doit beaucoup à la sculpture ibérique et aux masques africains que Picasso a vus au Trocadéro. Braque voit le tableau en novembre 1907 chez le collectionneur Wilhelm Uhde. Sa réaction est immédiate et lucide : « C'est comme si tu voulais nous faire manger de l'étoupe ou boire du pétrole. »
Pourtant, Braque ne rejette pas. Il assimile. À l'été 1908, il travaille à L'Estaque et produit une série de paysages où les maisons et les arbres deviennent des volumes géométriques simplifiés. Vauxcelles, le critique qui a inventé le terme de « fauves » trois ans plus tôt, parle cette fois de « cubes ». Le mot est lâché. Mais surtout, Braque vient de faire ce que Picasso n'a pas encore fait : il a systématisé une méthode. Les Demoiselles étaient une intuition brutale. Les paysages de L'Estaque sont un protocole reproductible.
Entre 1909 et 1914, Picasso et Braque travaillent côte à côte. Ils se voient presque quotidiennement. Ils commentent leurs tableaux respectifs avant même qu'ils ne soient achevés. Ils empruntent, copient, corrigent, répondent. La distinction entre leurs œuvres devient parfois impossible. Braque dira plus tard qu'ils étaient « comme deux alpinistes sur une même cordée ». L'image est juste. Dans cette période du cubisme analytique (1909-1912), l'attribution des tableaux relève parfois du casse-tête. Qui a fait quoi ? Qui a trouvé le premier la solution formelle que l'autre a appliquée le lendemain ? Les historiens de l'art s'écharpent encore sur ces questions. Preuve que la création était réellement partagée.

Puis vient 1914. La guerre éclate le 2 août. Braque, Français, est mobilisé. Derain aussi. Léger aussi. Picasso, citoyen espagnol, reste à Paris. L'Espagne est neutre. Picasso continue de peindre, d'exposer, de fréquenter les salons. Braque est blessé à la tête en mai 1915 à Neuville-Saint-Vaast. Il subit une trépanation. Il passe des mois à l'hôpital. Quand il revient à Paris en 1917, le monde a changé. Picasso a déjà tourné la page du cubisme. Il fréquente désormais les Ballets russes de Diaghilev et peint des femmes néoclassiques aux formes pleines. Le cubisme, pour lui, est derrière. Il l'a « dépassé ». Cette capacité à passer à autre chose sera présentée comme la marque du génie protéiforme. Elle est aussi, plus prosaïquement, le privilège de celui qui n'a pas passé trois ans dans les tranchées.
Les chiffres racontent l'histoire plus crûment que les mots. Entre 1914 et 1918, Braque ne produit quasiment rien. Picasso, lui, continue à un rythme soutenu. Il expose chez Paul Guillaume en 1915, chez Ambroise Vollard en 1916. Il voyage à Rome avec Cocteau en 1917 pour travailler sur Parade. Il rencontre Olga. Il se marie. Il devient célèbre au-delà du cercle étroit de l'avant-garde. Pendant que Braque réapprend à marcher, à voir, à peindre avec un crâne fracassé et une plaque de métal dans la tête, Picasso consolide son empire. La guerre ne brise pas seulement la cordée artistique. Elle transforme un écart en gouffre.
La cordée s'est rompue. Braque restera cubiste jusqu'à sa mort en 1963. Picasso, lui, s'octroiera tous les chapitres suivants de l'histoire de l'art moderne. Dans les musées, dans les livres, dans l'imaginaire collectif, le cubisme sera picassien. Braque existera, certes, mais comme un satellite nécessaire, un faire-valoir, presque un assistant. Cette hiérarchie n'est pas le fruit du hasard. Elle a été construite, pierre par pierre, entre 1905 et 1914, dans un appartement de la rue de Fleurus.

Gertrude Stein, architecte de la légende
Gertrude Stein débarque à Paris en 1903. Elle a 29 ans, une rente confortable grâce aux investissements paternels dans le tramway de San Francisco, et aucune intention de vivre discrètement. Avec son frère Leo, elle s'installe au 27 rue de Fleurus, dans le 6ᵉ arrondissement. L'appartement n'est pas grand. Mais les Stein ont de l'argent et l'envie de l'utiliser. Ils achètent de la peinture. Beaucoup de peinture. Cézanne d'abord, puis Matisse, puis Picasso.