L’Energym et les IA, ou l’art de transformer la misère en watts

Une vidéo virale, un vélo connecté, une promesse de "monétiser son énergie". L'Energym dit quelque chose d'assez précis sur ce que le capitalisme algorithmique réserve à ceux qu'il n'a plus besoin d'employer.

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L’Energym et les IA, ou l’art de transformer la misère en watts

La vidéo

Tout a commencé par une vidéo crée par AiCandy. Quelques secondes, une esthétique de pitch deck: en 2030, 80 % des humains ont perdu leur travail.

Elon Musk, Jeff Bezos et Sam Altman ont fondé Energym, une entreprise permettant à ces nouveaux oisifs involontaires de « retrouver un sens à leur vie » en pédalant et ramant pour produire l’énergie nécessaire à alimenter — les IA qui les ont remplacés.

La vidéo a circulé massivement. Elle a été partagée avec le sourire jaune caractéristique des blagues qui font rire parce qu’elles font mal. C’est ce sourire-là qui mérite qu’on s’y arrête.

Le principe

Il existe des inventions qui résument une époque mieux que n’importe quel essai. Le vélo d’appartement connecté qui vous rémunère en fonction de votre effort physique est de celles-là. Il s’appelle Energym. Il est beau, sobre, pensé pour les petits appartements. Et il dit, avec une élégance discrète, quelque chose d’assez terrible sur le monde dans lequel nous sommes entrés.

© AiCandy
© AiCandy

Commençons par le principe, qui tient en une phrase: vous pédalez, vous gagnez des points, les points se convertissent en monnaie, la monnaie vous permet de survivre un peu mieux. Le dispositif cible explicitement les personnes en situation de précarité — chômeurs, travailleurs pauvres, bénéficiaires de minima sociaux. Il leur propose de « monétiser leur énergie ». Le mot est choisi avec soin. Monétiser. Comme si l’énergie humaine était une ressource naturelle en attente d’exploitation.

Ce qui frappe d’abord, ce n’est pas l’idée elle-même — le capitalisme a toujours su recycler la détresse en produit. Ce qui frappe, c’est la fluidité avec laquelle elle circule. Personne ne la trouve choquante. Elle a même reçu plusieurs prix d’innovation sociale. L’innovation sociale, ici, consiste à faire payer aux pauvres l’abonnement mensuel au vélo qui leur permettra de gagner, dans le meilleur des cas, quelques dizaines d’euros. La boucle est parfaite.

La workhouse à domicile

Le XIXe siècle avait ses workhouses — ces établissements victoriens où l’on enfermait les indigents pour les faire travailler, sous prétexte de les « moraliser » et de les tenir occupés. L’historien E.P. Thompson a montré comment ces institutions répondaient moins à une préoccupation charitable qu’à une nécessité idéologique: maintenir la croyance que la pauvreté est une faiblesse de caractère, non une conséquence structurelle.

L’Energym est une workhouse à domicile. Sans les murs, ce qui est plus économique. Sans les gardiens, ce qui est plus élégant. Avec une interface soignée et un compteur de calories, ce qui est infiniment plus acceptable pour tout le monde, à commencer par celui qui pédale.

La différence est pourtant réelle: au XIXe siècle, on n’avait pas encore trouvé le moyen de faire financer l’enfermement par l’enfermé lui-même.


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Le modèle économique

Ceux qui connaissent bien les modèles économiques de la gig economy reconnaîtront la structure. Uber ne possède pas de voitures. Airbnb ne possède pas d’appartements. Energym ne produit pas d’énergie — il en achète à ses utilisateurs au prix qu’il fixe lui-même, la revend à une tarification qu’il fixe également, et perçoit en plus un abonnement pour l’usage de la plateforme. Le tout dans un écosystème de données de santé — rythme cardiaque, endurance, récurrence des séances — qui constitue, pour un assureur ou un acteur de la santé numérique, une ressource d’une valeur considérable.

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