Petit Tour d’horizon des ruines

Depuis 5 siècles, peintres, philosophes et photographes se disputent la beauté des décombres avec une conviction remarquable. De la ruine élégiaque de Giorgione au temps paradoxal de Sugimoto, en passant par Kiefer et le wabi-sabi, un tour d'horizon qui revient, logiquement, à son point de départ.

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Petit Tour d’horizon des ruines

Ou: comment l’humanité a passé cinq siècles à trouver les décombres magnifiques

Il faut une certaine audace intellectuelle pour décider qu’une chose cassée est plus belle qu’une chose entière. Et pourtant nous y sommes. Depuis cinq cents ans au moins, peintres, philosophes, photographes et amateurs éclairés se disputent l’esthétique de la ruine comme d’autres se disputent un taxi sous la pluie — avec conviction, avec une légère mauvaise foi, et la certitude absolue d’avoir raison. Ce qui suit est donc, « en toute rigueur », un tour d’horizon.

C’est-à-dire une promenade circulaire. Ce qui, pour un sujet consacré à l’effondrement, est une forme d’honnêteté.

Giorgione: la ruine comme atmosphère, avant que ce soit une posture

Commençons par Giorgione. Ou plutôt: commençons par ce qu’on croit être Giorgione, puisque l’essentiel de son œuvre est attribué à qui bon semble selon les décennies et les humeurs de l’histoire de l’art, ce qui constitue en soi une forme d’effondrement méritoire.

Dans La Tempête — tableau peint vers 1508, dont le sujet exact a alimenté suffisamment de thèses doctorales pour paver une allée d’un majestueux jardin — les ruines apparaissent en arrière-plan, douces, végétalisées, presque satisfaites de leur sort. Elles ne crient pas. Elles ne méditent pas sur leur propre déclin avec cette ostentation qu’on exigera d’elles deux siècles plus tard. Elles sont là, entre les colonnes brisées et un ciel d’orage chargé d’intentions, comme des invités discrets qui auraient pris leurs aises depuis plusieurs siècles.

Giorgione. La Tempête. 1506-1508
Giorgione. La Tempête. 1506-1508

Ce que Giorgione invente — ou ce qu’on lui prête, on ne saurait trop insister — c’est la ruine comme atmosphère, comme élément de théâtre des idées, des allégories, du discours autour de l’œuvre.

Une uchronie silencieuse: le passé n’est pas mort, il s’est simplement assis dans l’herbe et il attend.

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TROIS CAPSULES… Pour aller plus loin!

  • Hubert Robert et les ruines
  • Le wabi-sabi
  • L’Ukiyo-e
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La ruine romantique: sublime, mélancolie et mauvaise foi assumée

Les romantiques, eux, ne s’assoient pas. Ils se drapent.

La ruine romantique est une affaire sérieuse, voire une posture de carrière.

Edmund Burke avait posé les fondations théoriques en 1757, dans son traité sur le sublime et le beau, avec la conviction méthodique de quelqu’un qui sait que la postérité lui sera reconnaissante: le sublime naît de ce qui écrase, de ce qui dépasse la mesure humaine, de ce qui fait peur sans tuer tout à fait.

Une ruine immense — un colosse effondré, un arc de triomphe à moitié dévoré par les ronces — produit exactement cet effet.

William Turner. Didon construisant Carthage ou l’Ascension de l’Empire carthaginois. 1815.
William Turner. Didon construisant Carthage ou l’Ascension de l’Empire carthaginois. 1815.

Elle est plus grande que nous et pourtant elle gît à nos pieds. C’est flatteur et terrifiant à la fois, ce qui est, avouons-le, est une parure séductrice de l’œuvre et/ou l’artiste redoutablement efficace.