Petite pose à l'ombre, relative, de Glanum
Au débouché d'un passage des Alpilles, la cité antique de Saint-Rémy-de-Provence rouvre ses allées après trois semaines de fournaise. L'occasion de regarder ce que l'été provençal fait à ses propres décors.
Il faut arriver tôt !
Je le note comme on se confie un secret entre voyageuses : à Glanum, tout se décide avant dix heures. Les grilles s'ouvrent à neuf heures et demie — huit heures et demie certains matins de juillet et d'août, concession d'un été que le département traverse presque entier en vigilance orange — et cette heure n'est pas un renseignement de brochure, c'est le seuil même du plaisir. Passé onze heures, le vallon se referme comme un four ; le calcaire rend la chaleur qu'il a bue la veille, l'ombre se recroqueville au pied de quelques pins, et l'on avance dans une odeur de pierre brûlante et de résine qui monte à la tête comme un parfum trop capiteux. On a frôlé les trente-neuf degrés dans l'intérieur des terres à la mi-juillet ; sur le littoral voisin, les nuits ne consentaient plus à redescendre sous vingt-cinq ; les sols, dit Météo-France, sont plus secs qu'en 1976. Quant aux massifs des Alpilles, fermés à la promenade dès les premiers jours du mois, ils craquent d'une sécheresse qu'on sent dans l'air — âcre, presque électrique.
On visite donc Glanum tôt, ou pas.
À l'ouverture, la lumière est encore couchée, les cigales hésitent, et le gravier crisse sous les sandales avec une netteté qui fait frissonner.

Un couloir, pas un décor
La géographie explique tout, ici, et elle commence par expliquer le corps : pourquoi l'on respire mieux dans cette échancrure qu'ailleurs. Glanum s'est glissée dans le passage par lequel on franchit les Alpilles du nord au sud, là où deux ravins se rejoignent, sur ce qui est aujourd'hui la route des Baux. Rien de pittoresque : un péage naturel, un défilé où le vent s'engouffre et où les voix portent étrangement loin. La fortune antique de la cité tient à cette position de passage, doublée d'une source — celle du dieu celtique Glan et des Glaniques, divinités guérisseuses —, dont on devine encore la fraîcheur en se penchant sur le bassin : une haleine d'eau et de mousse, la seule chose froide du vallon. L'eau a fixé le sacré ; le sacré a fixé l'urbanisme.
Autour, le parc naturel régional des Alpilles, créé en 2007, couvre une seizaine de communes sur un massif ridiculement bas – 498 mètres au faîte – mais dont les crêtes blanches, cassées, hérissées d'oliviers, mentent avec aplomb : on se croirait en montagne.
Territoire sous tension, il faut bien le dire : sécheresse structurelle, pression foncière, foule estivale concentrée sur quelques kilomètres carrés entre Saint-Rémy, Les Baux, Eygalières et Maussane. Le classement en parc n'a jamais prétendu sanctuariser quoi que ce soit ; il arbitre, plus ou moins bien, entre les oliveraies, les résidences secondaires et ces cars, au loin, d'où semblent se déverser des silhouettes innombrables.

Six siècles, puis mille sept cents ans de silence
L'histoire de Glanum est une superposition, et c'est ce qui la rend lisible sous la semelle. Des Salyens s'installent autour de la source dès le VI° siècle avant notre ère. Le contact avec Massalia, fondée vers 600 av. J.-C., hellénise la bourgade : au II° siècle, la pierre sèche cède au grand appareil, un bouleutérion apparaît, le centre se monumentalise à la grecque — chose rare hors de Marseille.
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Puis Rome : la reconstruction augustéenne, le forum, les thermes, les maisons à cour à colonnes, jusqu'aux égouts, dont les dalles sonnent creux sous le pas. Vers 260-270, les incursions germaniques emportent la ville ; les habitants se replient vers le nord, à l'emplacement de l'actuelle Saint-Rémy, et l'alluvionnement fait le reste : Glanum s'endort sous plusieurs mètres de terre, comme une dormeuse qu'on aurait couverte trop chaudement.
Deux monuments seuls restent debout, au bord de la route, hors les murs : l'arc et le mausolée dit des Jules, élevé par trois frères pour leur père et leur grand-père, autant par piété que par ostentation. On les appelle « les Antiques ». Nostradamus, né à Saint-Rémy en 1503, les cite ; les voyageurs du XVIII° siècle les dessinent ; personne ne soupçonne la ville qui dort à cent mètres de là. Il faut attendre 1921 pour que les fouilles commencent vraiment, et le patient travail d'Henri Rolland pour que l'ensemble prenne sa forme actuelle. Un siècle de campagnes a rendu au jour un urbanisme complet et une décoration monumentale sans équivalent en Provence — ce qui, dans un pays qui compte Arles, Orange, Vaison et le Pont du Gard, n'est pas une politesse d'office de tourisme.

Ce que le site fait de son été
Glanum ne se contente pas d'ouvrir ses grilles. Du 16 au 18 juillet, la onzième édition de son festival a posé trois concerts à 21 h 30 dans les vestiges, sur le thème de la nuit — et il faut avoir entendu une voix monter entre ces pierres encore tièdes pour comprendre ce que le mot acoustique veut dire. Pergolèse par Philippe Jaroussky et Gwendoline Blondeel ; une soirée où se frôlent classique, jazz et musique de film ; une relecture symphonique de West Side Story par l'Orchestre Appassionato de Mathieu Herzog.

Programmation ambitieuse, billets à partir de quarante euros, et ce luxe rare : un site antique qui ne se déguise pas en amphithéâtre pour l'occasion.
À deux minutes à pied, l'ancien monastère Saint-Paul-de-Mausole — où Van Gogh se fit interner en mai 1889 et peignit en un an quelque cent cinquante toiles, les oliviers, les cyprès des Alpilles — ménage la transition entre l'antique et le cloître roman, avec son jardin où la lavande bourdonne d'abeilles dès le matin. En ville, l'Hôtel de Sade garde le lapidaire des fouilles, le musée des Alpilles la mémoire ethnographique locale, le musée Estrine un fonds d'art moderne. Le Saint-Rémy Pass, gratuit, ouvre un tarif réduit sur l'ensemble dès qu'un site est payé plein : rare exemple de mutualisation intelligente.

Neuf kilomètres au sud, Les Baux-de-Provence donnent l'autre versant. Le château démantelé, sur son éperon, offre le panorama que tout le monde vient chercher, dans un vent qui sent le thym écrasé. Les Carrières des Lumières, en contrebas, occupent d'anciennes carrières de calcaire du Val d'Enfer — celles-là mêmes où Cocteau tourna Le Testament d'Orphée — et y projettent depuis février un Picasso « en mouvement » tissé de plus de 450 œuvres et archives, complété d'un programme court sur Frida Kahlo et, depuis le 4 juillet, d'une séquence sous-marine.
On peut trouver le procédé confortable et le résultat décoratif ; on ne peut nier la volupté d'entrer, en pleine canicule, dans 7 000 m² de pénombre minérale, à quatorze mètres sous roche, où la peau se hérisse d'un froid soudain. Le village, lui, est un cas d'école de patrimoine sous perfusion touristique : à prendre hors des heures de pointe, ou pas du tout. Côté table, la vallée des Baux fournit son huile d'olive AOP, verte et poivrée sur la langue, et L'Oustau de Baumanière, l'un des rares établissements du sud à avoir traversé soixante-quinze ans sans se caricaturer.

Avignon, et la question de la lumière
Trente kilomètres au nord, Avignon achève sa quatre-vingtième édition — le IN et le OFF alignés du 4 au 25 juillet, plus de mille sept cents spectacles, la Cour d'honneur ouverte par le Maldoror de Julien Gosselin et refermée par le Collectif XY. Glanum ajuste d'ailleurs ses horaires certains jours de juillet : les deux économies, l'antique et la théâtrale, partagent le même public, les mêmes embouteillages et, sur les routes, la même rumeur de moteurs surchauffés.
Reste la lumière, qu'il faudrait savoir dire sans verser dans le tract syndical de la Provence. Elle n'a rien de mystique : un ciel dégagé, une atmosphère essorée par le mistral, un calcaire qui renvoie tout. À midi, elle écrase — on plisse les yeux, la sueur pique, les cigales elles-mêmes semblent haleter. À sept heures du soir, elle sculpte : chaque tambour de colonne retrouve son grain, l'ombre s'allonge sur la pierre comme une main. Van Gogh ne l'a pas « rendue », il l'a affrontée — et il l'a peinte l'hiver aussi. Le meilleur conseil à qui vient photographier Glanum n'a pas changé depuis un siècle : venir à l'ouverture, revenir à la fermeture, et abandonner les quatre heures du milieu à la torpeur. C'est aussi, désormais, une consigne sanitaire.
