Hannah Höch et le tableau d’une vie, « Lebensbild »
En 1972, Hanna Höch a quatre-vingt-trois ans et entreprend Lebensbild — image d'une vie assemblée par fragments. Ni manifeste, ni confession : un autoportrait au sens littéral, construit par la sélection et la juxtaposition.
Hanna Höch, Lebensbild, ou ce que le collage dit de soi
Commençons par la fin — quelques flashbacks s’imposent.
En 1972, Hanna Höch a quatre-vingt-trois ans. Elle entreprend Lebensbild — Image d’une vie — grand photomontage rétrospectif dans lequel elle rassemble des décennies de sa propre archive: son visage à différents âges, des photographies personnelles, des fragments de presse ayant traversé son travail depuis les années 1910, des figures féminines découpées dans des magazines couvrant un demi-siècle. Ce n’est pas un autoportrait au sens de la pose pour la postérité. C’est un autoportrait au sens littéral: un portrait de soi construit par le montage, c’est-à-dire par la sélection, l’arrangement et la juxtaposition — opérations qui fragmentent l’identité autant qu’elles la constituent. Lebensbild ne dit pas voici qui je suis. Il dit voici de quoi je suis fait.
Ce n’est pas rien, comme distinction. Et le fait que Höch l’énonce avec des ciseaux plutôt qu’avec un appareil théorique n’est pas un hasard: c’est précisément le sujet.

Le collage, ou la technique qui n’en est pas une
La première chose que l’histoire de l’art a faite avec le collage, c’est de le minorer. Après quoi elle a passé un siècle à en récupérer les représentants masculins — Heartfield, Ernst, Schwitters — tout en continuant à lire Höch comme un cas particulier, un peu marginal, un peu inclassable. Le paradoxe mérite d’être retenu: la forme artistique la plus directement associée à son nom est précisément celle que le champ artistique considère comme mineure, domestique, féminine. Pris dans un sens ou dans l’autre, le collage colle à Höch comme une assignation.
Sauf qu’il faudrait renverser la proposition. Ce qui fait la puissance du collage — chez Höch plus que chez n’importe lequel de ses contemporains — c’est précisément ce que ses détracteurs lui reprochent: l’absence de grammaire stable, le refus de la cohérence stylistique, la liberté de faire s’agréger ce que la bonne éducation tient séparé. Le collage n’est pas une technique que Höch utilise. C’est la technique qui lui correspond — et la raison pour laquelle elle lui correspond est exactement la même que celle pour laquelle l’institution a mis cinquante ans à la prendre au sérieux.
Höch n’est pas une artiste formée. Elle arrive à Berlin en 1912, à vingt-trois ans, après une interruption scolaire de huit ans imposée par sa famille pour « garder la cadette » — ce que la société de l’époque appelle l’éducation d’une fille.
Elle s’inscrit aux arts appliqués, pas aux beaux-arts.
Elle coupe des patrons de broderie chez Ullstein pour financer son atelier.
Elle entre dans Dada par la porte de service — celle de Raoul Hausmann.
Ce parcours, qu’une notice biographique charitable présente comme « autodidacte » et qu’une notice moins charitable présente comme « lacunaire », est en réalité la condition de son regard. Le manque de formation académique qui, dans d’autres contextes, rigidifie et censure — on ne mélange pas ces registres, on ne franchit pas cette frontière — devient ici une liberté opératoire.