Lou Andreas-Salomé : la philosophe que Nietzsche n’a pas comprise
Lou Andreas-Salomé, muse de Nietzsche, compagne de Rilke, analyste de Freud ? Une biographie qui remet les pendules à l'heure — et le fouet dans la bonne main.
La photographie de Lucerne, ou la mise en scène d’un malentendu
Il existe une photographie prise à Lucerne en 1882. On y voit deux hommes en costume sombre — Paul Rée, 33 ans et Friedrich Nietzsche, 38 ans — attelés comme des bêtes de trait à une charrette. Dans la charrette, debout, tenant un fouet de pacotille, une jeune femme de vingt ans regarde l’objectif avec une expression que l’on qualifiera prudemment d’espiègle. La jeune femme, n’est autre que Lou Andreas-Salomé. La mise en scène est de Nietzsche lui-même. L’auteur de Par-delà bien et mal avait souhaité cette composition. Il convient de s’arrêter un moment sur ce détail.
Friedrich Nietzsche, en 1882, est l’homme qui a prononcé la mort de Dieu, théorisé le surhomme et entreprit le renversement de toutes les valeurs. Il est aussi l’homme qui, après avoir essuyé deux refus de mariage de la part de Lou Andreas-Salomé — refus clairs, répétés, courtoisement mais définitivement formulés —, rédige à l’intention de son ami Paul Rée des lettres d’une tonalité inattendue pour un philosophe de cette envergure.
On y lit, condensés sur quelques feuillets, l’aigreur, la supplication, la théorisation rétrospective d’un sentiment amoureux non partagé, et une propension à l’interprétation métaphysique de ce qui ressemble, sous un autre éclairage, à une simple déconvenue sentimentale.
Lou, pendant ce temps, continue.

Biographie esquissée
Lou Von Salomé naît à Saint-Pétersbourg en 1861, fille d’un général russe d’origine française et d’une mère allemande. Elle grandit dans une ville qui n’est pas encore soviétique mais est déjà impossible. Elle refuse à dix-sept ans un premier prétendant, le pasteur Hendrik Gillot — son tuteur intellectuel —, puis quitte la Russie pour Zurich afin d’y étudier la théologie et la philosophie à une époque où cette combinaison, pour une femme, constitue encore un acte de résistance passive. Sa santé l’oblige à interrompre ses études. Elle gagne Rome, où elle rencontre Paul Rée, philosophe positiviste et ami de Nietzsche, qui la présente à ce dernier en avril 1882.
A voir aussi
- Oskar Kokoschka et la poupée d’Alma Mahler
- Ferdinand Hodler et Valentine Godé-Darel
- Nusch Eluard diaphane égérie
- Teresa Wilms Montt, un destin flamboyant et tragique
- Alix Cléo Roubaud et ses doubles
La suite est connue. Ce qui l’est moins, c’est à quel point cette histoire est, du point de vue de Lou, d’une banalité parfaite. Deux hommes cultivés s’éprennent d’elle. Elle leur propose une relation intellectuelle ternaire, sans exclusive amoureuse. L’un accepte avec grâce. L’autre se montre incapable de soutenir cette proposition sur la durée.