Le Mage du Kremlin, dystopies, semblances et fins des discours
Du Kremlin aux algorithmes : comment le pouvoir a troqué les idéologies contre des "semblances". Zamiatine, Baranov et la fabrique d'un réel sans centre, ni mage ou comment les romans dystopiques du 20ᵉ sont dépassés !
Il existe deux espèces de dystopies, et la confusion entre elles est, en soi, instructive.
La première est l’anticipation d’un désastre à venir: le roman noir de demain que l’on écrit pour se prémunir d’après-demain.
La seconde, moins souvent nommée, est le tableau clinique d’une utopie parvenue à son terme.
Non pas le cauchemar hypothétique, mais la réalisation achevée du rêve révolutionnaire, avec, en prime, la gueule de bois qui lui est consubstantielle. Staline comme prolongement logique de Lénine. La Terreur comme achèvement de 1789. La dystopie n’est pas ce qui arrive quand les idéaux échouent; c’est parfois ce qui arrive lorsqu’ils réussissent.
C’est dans cet espace inconfortable, entre prophétie et constat post-mortem, que s’inscrit Le Mage du Kremlin: le roman de Giuliano da Empoli d’abord, puis le film d’Olivier Assayas avec Paul Dano dans le rôle de Vadim Alexeïevitch Baranov, spin doctor désabusé d’un pouvoir qu’il a lui-même scénarisé. Manipulation, narratif, Poutine, Staline: les mots circulent. Ce qui est moins dit, c’est à quelle vitesse le modèle qu’ils décrivent a déjà été dépassé par ses propres enfants.

L’intellectuel qui a prédit et celui qui a fabriqué
Au commencement est Evgueni Zamiatine.
Ou plutôt: au commencement est un universitaire américain venu à Moscou chercher des traces de Zamiatine — écrivain russe mort en exil à Paris en 1937, auteur de Nous autres (1920), roman dystopique dont l’arbre généalogique est chargé: Huxley s’en est nourri pour Le Meilleur des mondes, Orwell l’a lu avant d’écrire 1984.
Cet universitaire cherche Zamiatine et se retrouve à écouter Baranov. Le dispositif dit tout: on part d’un homme qui a prédit le totalitarisme et l’on arrive à un homme qui l’a fabriqué. La boucle est moins ironique qu’elle n’est mécanique.
Zamiatine écrit Nous autres en 1920, quand l’utopie technocratique se confond encore avec l’enthousiasme révolutionnaire. L’État Unique qu’il décrit est un monde où la raison est portée à son paroxysme: la vie régie par des équations, des horaires stricts, une transparence absolue; les maisons sont en verre, les corps sont en verre, la pensée devrait l’être aussi. Les émotions, les rêves, l’art y sont traités comme des pathologies à éradiquer.
Le « Bienfaiteur », dirigeant tout-puissant, est moins un despote qu’un algorithme de gouvernance anticipé d’un siècle.

Ce faisant, Zamiatine fait de l’irrationalité quelque chose de remarquable: non pas un défaut à corriger, mais une catégorie esthétique subversive. L’écriture de Nous autres est elle-même la démonstration — fragmentée, oxymorique, mêlant journal intime et manifeste —; elle est la résistance dont elle parle. La forme contredit l’ordre qu’elle décrit. Il y aurait là de quoi parler de Deleuze, mais ce n’est pas le lieu!
Sourkov, Baranov, ou l’ingénierie du récit
Baranov — dont on rappelle qu’il n’a rien à voir avec le philologue soviétique Vadim Ilitch Baranov — est le double fictionnel de Vladislav Sourkov, idéologue du Kremlin des années 2000 et théoricien de la « verticale du pouvoir » — une notion que certains ont reprise dans d’autres contextes — et de la « démocratie souveraine ». Ces formules ont l’air de concepts politiques. Elles sont surtout des accessoires de théâtre.