Soto, la révolution perceptuelle n’a pas eu lieu
À la Cité de l'architecture, on ne montre qu'une œuvre de Soto : une forêt de tubes jaunes qu'on traverse, et où le corps devient l'instrument. L'expérience est belle. La révolution perceptuelle annoncée pour les années 1960 a-t-elle eu lieu ?
À la Cité de l’architecture, on traverse une seule œuvre de Jesús Rafael Soto: un rideau de tubes jaunes où le corps devient l’instrument. L’expérience est belle. Elle est aussi le symptôme d’une révolution qui n’a pas eu lieu.
Jusqu’au 31 août, la Cité de l’architecture ne montre qu’une pièce: le Pénétrable BBL jaune de 1999. On y entre, on s’y enfonce, des milliers de tiges souples vous frôlent, et la perception de l’espace vacille à chaque pas. Soto y opère son geste fondateur: renverser la relation esthétique. Ce n’est plus le spectateur qui fait face à l’œuvre ou qui en fait le tour, c’est l’œuvre qui l’entoure. Qu’une institution consacre une « traversée » à un objet unique, et que ce soit le musée de l’ architecture qui l’accueille, en dit déjà long: on n’expose plus un artiste, on programme une expérience.
Onze jours avant l’ouverture de sa propre rétrospective à la Tate Modern, Julio Le Parc s’est éteint, le 30 mai, à 97 ans. La Tate l’a salué comme « le grand-père de l’art interactif ». Deux faits encadrent ainsi la saison: un pionnier argentin de l’immersif meurt au moment précis où l’immersif triomphe en salle de ventes; où une forêt jaune vénézuélienne remplit un musée parisien. L’occasion de demander ce que le cinétique avait promis, et ce qu’il est devenu.

Soto n’était pas seul
Arrivé à Paris en 1950, Soto n’invente rien à lui seul. Il appartient à un moment.
La même année, de jeunes peintres vénézuéliens fondent la revue Los Disidentes: ils rejettent le folklore et l’académisme de l’art officiel de Caracas, et réclament un langage moderne universel plutôt qu’un costume national.
En 1955, la galerie Denise René réunit Le Mouvement — Duchamp, Calder, Tinguely, Vasarely, Agam, Bury, Soto — exposition fondatrice de l’art cinétique, accompagnée du « manifeste jaune » de Vasarely. La filiation est claire: les rotoreliefs de Duchamp, le constructivisme de Moholy-Nagy.