Le Cannet et sa relique, Marthe à sa toilette, ou Bonnard tout entier
Le musée Bonnard du Cannet expose « Les Toilettes de Marthe », prétexte modeste qui résume à lui seul toute l'œuvre de Bonnard et l'énigme persistante de son inépuisable et fascinant modèle.
Il faut se méfier des synecdoques, surtout quand elles se présentent en toute innocence. « Bonnard intime. Les Toilettes de Marthe » : voilà un titre modeste, presque domestique, comme il sied à un musée de sous-préfecture azuréenne consacré à l'enfant du pays. Sauf qu'à y regarder de près, le prétexte est d'un gabarit assez vertigineux — car prendre pour fil conducteur Marthe se lavant, Marthe dans la baignoire, Marthe se séchant devant une fenêtre, revient à peu près à exposer Bonnard in extenso.
Le corps de Marthe à sa toilette n'est pas un motif parmi d'autres dans cette œuvre : c'est son centre de gravité, son obsession fondatrice, la matrice d'où tout — la couleur, la lumière tamisée, le cadrage oblique, l'éternel retour du même sujet inlassablement métamorphosé — a fini par irradier. Le musée du Cannet a donc eu l'élégance, ou l'habileté, de faire passer pour une exposition à sujet ce qui est en réalité une rétrospective déguisée. On ne leur en voudra pas : quand le prétexte est aussi mince que retors, et que la matière est Bonnard, l'affaire reste toujours gagnante.

Un musée qui aime son saint local avec une ferveur touchante
Il y a quelque chose d'attendrissant dans la dévotion que porte Le Cannet à son peintre. Bonnard s'y est installé en 1926, y a acheté une villa au nom délicieusement littéral — Le Bosquet — et y a vécu jusqu'à sa mort en 1947, peignant sans relâche la lumière du Midi, son jardin, et bien sûr Marthe, jusque dans ses derniers tableaux où elle apparaît éternellement jeune alors que le temps, lui, ne l'a épargnée en rien.
Le musée qui porte son nom n'a ni les collections du Musée d'Orsay ni les moyens du Grand Palais ; il a l'avantage, rare, d'un territoire circonscrit et d'une conviction inentamée. On y expose Bonnard comme on entretient une relique : avec un mélange de piété locale et de sincérité qui finit par toucher, même le visiteur le plus blasé. Cette petite institution du boulevard Sadi-Carnot fait ce qu'elle sait faire, avec les moyens qu'elle a — et ce qu'elle sait faire, depuis des années, c'est aimer Bonnard sans jamais s'en lasser. On pourrait sourire de la modestie de l'entreprise. On préfère s'y attarder avec tendresse.

Marthe, thème inépuisable
Reste que le sujet choisi, aussi étroit qu'il paraisse sur le papier, n'a en réalité aucune limite. De sa rencontre avec Marthe en 1893 jusqu'aux derniers tableaux des années 1940, Bonnard n'a cessé de la peindre à sa toilette — assise, agenouillée, debout dans une baignoire émaillée, penchée sur une cuvette, le corps fragmenté par des cadrages qui doivent autant à la photographie et au japonisme qu'à une pudeur biaisée.
Ce n'est jamais tout à fait un nu académique, ni jamais un simple instantané : Bonnard peint de mémoire, reconstruit, laisse decanter des années durant une scène avant de la fixer sur la toile, si bien que ce que l'on regarde n'est pas Marthe telle qu'elle fut, mais Marthe telle que Pierre n'a cessé de se la rappeler.
Le mystère qui entoure la véritable identité de son modèle — Maria Boursin, devenue Marthe de Méligny par une autofiction inaugurale, cette prétendue orpheline aristocrate qui n'était en réalité que la fille d'un menuisier et d'une couturière — nous l'avions creusé plus longuement dans un article qui lui est entièrement consacré.
On y racontait l'obsession des bains, thérapeutique autant qu'anxieuse chez cette femme rongée par la peur de la maladie ; on y racontait aussi le drame de Renée Monchaty, la jeune maîtresse dont le suicide, un mois après le mariage tardif de Pierre et Marthe en 1925, a jeté une ombre que la peinture n'a jamais tout à fait dissipée. Marthe habite ces toiles comme un fantôme obstinément présent — hédoniste et fragile, indolente et farouche, aussi difficile à saisir pour l'historien qu'elle l'était, dit-on, pour son entourage.

Une méditation sur le temps, sous couvert d'hygiène
Ce qui frappe, dans cette insistance quasi rituelle sur la toilette, c'est combien Bonnard en fait moins un motif érotique qu'une méditation sur la durée. Le geste ordinaire — se laver, se sécher, se regarder dans un miroir — devient chez lui le prétexte à une attention presque maniaque portée à la modulation de la lumière et de la couleur, comme si le temps qui passe ne pouvait se donner à voir que dans la répétition inlassable d'un même rituel corporel.
A voir aussi
- Ferdinand Hodler et Valentine Godé-Darel, l'amour, le peintre et la mort
- Suzanne Valadon, une mise à nu sensible et sans concession du corps féminin
- Félix Vallotton, une peinture comme un reproche
- Pierre Bonnard et le japonisme
- Misia Sert et Vuillard, égérie et amour contrarié à la Belle Epoque
Les fameux « tub », cette série où Marthe apparaît allongée dans sa baignoire, le corps déformé par la perspective plongeante, sont à cet égard un sommet : Bonnard y travaille d'après photographies, dans un héritage assumé de Degas, et y installe une distance étrange entre le peintre et son modèle, entre l'intimité du sujet et la froideur presque clinique du regard. Le musée du Cannet promet, à travers points de vue, cadrages arbitraires et modulations chromatiques, de faire toucher du doigt cette dialectique entre proximité et mise à distance qui constitue, plus que tout autre trait, la signature de Bonnard.

Pourquoi y aller, malgré tout
On pourrait objecter qu'une exposition sur un seul motif, fût-il central, manque d'ambition. On pourrait objecter que Le Cannet n'a ni les prêts prestigieux ni le prestige international des grandes rétrospectives parisiennes. On pourrait objecter mille choses, et elles seraient toutes, plus ou moins, fondées. Mais Bonnard a ceci de particulier qu'il ne déçoit jamais, quel que soit l'angle sous lequel on l'aborde — et Marthe, fût-ce en pied de baignoire, demeure une énigme aussi fascinante que le jour où Maria Boursin s'est inventée aristocrate déchue devant un jeune peintre timide. Une petite exposition, un musée modeste, un prétexte presque trop commode : et pourtant, on y retrouve, condensé, tout ce qui fait la grandeur discrète de Bonnard. On aurait tort de bouder ce genre de rendez-vous, même mineur en apparence — surtout quand il s'agit de Bonnard.
« Bonnard intime. Les Toilettes de Marthe »
Musée Bonnard, 16 boulevard Sadi-Carnot, 06110 Le Cannet
Du 27 juin au 31 octobre 2026
