Hilma af Klint, la singularité confisquée
Elle n'a pas voulu inventer l'abstraction : elle a voulu transcrire ce qu'on lui dictait. Réduire Hilma af Klint à une devancière de Kandinsky, c'est l'assagir. Portrait d'une singularité intacte.
Il aura donc fallu attendre 2026 pour que la France consacre une exposition monographique à Hilma af Klint. Le Grand Palais y réunit, pour la première fois, l'intégralité du cycle des Peintures du Temple. C'est-à-dire, très exactement, l'ensemble d'œuvres qu'elle destinait à un édifice qui n'existe pas et qu'elle avait interdit de montrer.
Une carrière propre, une œuvre clandestine
Hilma af Klint naît en 1862 au château de Karlberg, près de Stockholm. Le lieu est une école navale, le père un officier de marine et cartographe. On y grandit dans les mathématiques, les relevés et les cartes ; les étés à Hanmora, sur l'île d'Adelsö, au bord du lac Mälar, fournissent le reste — plantes, insectes, lumière du Nord. Ce sont là les deux régimes de regard qui ne la quitteront jamais : le tracé et le vivant. La mort de sa sœur cadette Hermina, en 1880, installe un manque que le siècle propose aussitôt de combler. On parle aux morts, en Suède comme ailleurs, et l'on en tient registre.

Elle entre à l'Académie royale des beaux-arts de Stockholm en 1882, dans les premières promotions ouvertes aux femmes, et en sort diplômée avec les honneurs en 1887. On lui attribue un atelier dans le bâtiment de Kungsträdgården. Elle y mène trente ans durant une carrière parfaitement présentable : portraits, paysages, planches botaniques, dessins d'anatomie animale pour l'Institut vétérinaire. Une facture correcte, une main sûre, aucune nécessité. Rien à en dire, et c'est précisément l'intérêt. La peintre officielle est irréprochable. L'autre travaille ailleurs.
De Fem
En 1896, avec quatre autres femmes — Anna Cassel, Cornelia Cederberg, Sigrid Hedman, Mathilda Nilsson — elle fonde De Fem, « Les Cinq ». Réunions hebdomadaires, prière, méditation, écriture et dessin automatiques, procès-verbaux tenus avec une rigueur de greffier. Des entités dictent : Amaliel, Ananda, Gregor, Clemens, Georg. Le protocole est celui d'un laboratoire ; le vocabulaire, celui d'une religion. La confusion n'est pas un accident, elle est le cœur du sujet.
Les carnets consignent autre chose encore : une vie affective dense et cryptée. Anna Cassel, plus tard Thomasine Andersson. Des attachements que la langue déplace vers l'« éthérien », faute de pouvoir les nommer — la Suède punit l'homosexualité jusqu'en 1944, année de la mort d'af Klint. On laissera la coïncidence tranquille.
En 1906, Amaliel passe commande. Il s'agit de peindre pour un Temple. Elle a quarante-quatre ans, et elle accepte.

Le malentendu utile
La question de savoir si Hilma af Klint a « inventé » l'abstraction est un excellent produit d'appel et une mauvaise question. Elle suppose une course, des dossards, une ligne d'arrivée en 1910 devant laquelle Kandinsky tendrait le buste. Elle suppose surtout que l'abstraction serait une découverte formelle, une trouvaille de peintre, et que le premier arrivé mérite le brevet.
A voir aussi :
- Musidora, le fantôme qui passe à travers les murs
- Piet Mondrian, un grand peintre figuratif
- Kupka, une abstraction sensible
- Vilhelm Hammershøi : L'Ascèse du Regard
- Helene Schjerfbeck, résilience et ascèse picturale
Or la fin du XIXᵉ siècle est saturée d'invisible. Le spiritisme n'est pas une lubie de province : c'est un fait social massif, qui traverse les salons, les universités et les laboratoires. Il coïncide avec les rayons X, les ondes hertziennes, la radioactivité, la photographie de ce que l'œil ne voit pas. Rendre visible l'invisible est le programme commun de la science et de la table tournante ; les deux se disputent le même territoire avec les mêmes mots — vibration, fluide, énergie, plan supérieur.
Les pères patentés de l'abstraction sont dans ce bain jusqu'au cou.
Mondrian adhère à la Société théosophique en 1909 et n'en sortira jamais vraiment ; sa grille n'est pas une hygiène décorative mais une ascèse.
Kandinsky publie Du spirituel dans l'art en 1911, où la couleur est un instrument de résonance de l'âme, et où l'on cite Blavatsky.

Malevitch place son Carré noir dans le coin des icônes. L'abstraction naissante n'est pas une révolution du regard : c'est une théologie sans église, qui congédie le motif pour atteindre plus vite le principe.